Park Hyatt a recréé une sorte de grande demeure coloniale française fantasmée, avec façade ivoire, symétrie, persiennes à jalousies blanches démesurées, mobilier Indochine, parquet en teck, tapis orientaux, lustres XXL en cristal, escalier monumental, plafond en verre ancien.
La grosse artillerie pour vendre du colonial chic.
Une reconstitution contemporaine surchargée.
Une allure qui n’a en réalité qu’à peine vingt ans.
Park Hyatt le disait lui-même dès l’ouverture en 2005 : le bâtiment devait évoquer l’histoire coloniale française de Saïgon.
Celle de l’occupant.
Pourquoi pas.
Mais le problème, c’est que Saïgon ne s’est pas arrêtée au départ du colonisateur en 1954.
Et c’est justement ce qui rend le choix architectural paresseux.
Parce qu’il y avait une autre histoire à raconter.
La rue bâillonnée
Les architectes ne mettent les baskets que pour aller au pickleball dans une structure climatisée.
Pas pour marcher dans les rues, prendre Saïgon en pleine gueule.
Sinon, ils auraient vu que la ville est une sacrée bavarde architecturalement.
En faisant le choix de la pastiche néo-coloniale, le projet est passé à côté du véritable âge d’or architectural de la ville.



Le modernisme tropical qui a façonné le visage de Saïgon entre 1954 et 1975.
Plutôt que d’importer une façade néo-classique coloniale plaquée sur un volume contemporain, le bâtiment aurait pu s’inspirer du langage de figures emblématiques comme Ngô Viết Thụ, architecte du Palais de la Réunification et de la faculté de médecine, ou Bùi Quang Hanh et Nguyễn Hữu Thiện les deux concepteurs de la bibliothèque scientifique générale de Ho Chi Minh-Ville, l’un des joyaux du modernisme tropical sud-vietnamien.



Le néo-classique ne dialogue pas avec la ville.
Il s’impose en disant merde au climat.
Le modernisme tropical, lui, part d’un principe beaucoup moins spectaculaire : le bon sens.
Il ne cherche pas à faire joli sur une brochure.
Il cherche à faire respirer le bâtiment.
Claustras en béton moulé, brise-soleil géométriques, façades ajourées. On filtre la lumière brutale du Sud tout en laissant circuler l’air.


Cours intérieures, grands débords de toit, loggias profondes. On fabrique de l’ombre, on crée des respirations, on laisse le climat entrer dans l’architecture au lieu de faire semblant qu’il n’existe pas.
C’est ça, le modernisme tropical.
Une architecture qui regarde Saïgon avant de se regarder elle-même dans le miroir.
Le Park Hyatt a signé le divorce entre l’architecture de cabinet hors sol, sous maquette 3D et la réalité vibrante de la rue saïgonnaise.
Imaginons le Park Hyatt autrement
Allez, on jette aux orties l’imitation facile de maison coloniale.
Sur la place de Lam Son, qui a senti la poudre le 24 décembre 1964, veille de Noël, lorsqu’une voiture piégée du Viet Cong explose devant l’ancien Brinks Hotel, cantonnement d’officiers américains, imaginez un instant un ovni hôtelier.
Un grand hôtel saïgonnais de 1965 qui aurait pu exister.
Une façade blanche sculptée par les brise-soleil.
Des claustras géométriques.
Du béton, du bois, du terrazzo.
Des persiennes, mais débarrassées du folklore colonial.
Du pilotis élégant.
Des patios végétalisés.
De grandes baies ouvertes sur la ville.
Des plafonds hauts.
Une circulation d’air permanente.

D’un côté le Continental, honnête et légitime dans son costume colonial, de l’autre le Park Hyatt et son béton sixties version modernisme tropical.
Attendez de pousser la porte. Là, c’est Saïgon 1963–1972.
Fauteuils et banquettes en bois sombre aux lignes tendues.
Teintes chaudes équilibrant la froideur structurelle du béton.
Luminaires sculpturaux.
Laques contemporaines.
Photographies couleur de Saïgon.
Affiches de cinéma vietnamiennes.
Vinyles.
Typographies des années 60.
Quelques pièces modernistes originales.
Des motifs géométriques inspirés des claustras.
Pas un musée.
Un hôtel vivant.


Le luxe aurait été dans la qualité des matériaux, les proportions, la lumière, le mobilier et les œuvres.
Et surtout, cela aurait raconté une histoire beaucoup plus intéressante
Un Park Hyatt moderniste aurait pu dire : « Regardez ce que Saïgon est devenue après la colonisation. »
Et ça, architecturalement, historiquement et intellectuellement, c’est autrement plus fort.
Parce que le modernisme saïgonnais est justement une histoire d’émancipation et de projection vers l’avenir.
Le résultat aurait probablement été beaucoup moins carte postale Indochine lessivée.
Mais beaucoup plus Saïgon.
Et surtout, cela aurait été une architecture que les autres hôtels ne peuvent pas copier aussi facilement.
Le colonial, tout le monde le fait.
Le Saïgon moderniste, aucun.


