Sapa, c’est le gamin adopté par la bourgeoisie coloniale, élevé dans la fraîcheur des sanatoriums français du début du XXème siècle.
À l’origine, il avait tout pour réussir le gosse.
Station d’altitude, pensée comme un refuge chic, bordé de villas en pierre, d’une église néo-gothique et d’un climat alpin bien loin de la moiteur d’Hanoï, Sapa avait le destin du fils prodigue de bonne famille.
Les parents adoptifs ont mis les voiles.
Le môme a trainé son ennui et sa désolation pendant des décennies.
Puis est arrivé le boom touristique des années 2000 et avec lui les mauvaises fréquentations.
Et la trajectoire a complètement déraillée.

Un berceau pas si vertueux
Sous le vernis chic des sanatoriums de l’époque coloniale, le berceau de Sapa n’avait pas grand-chose de très propre.
Si l’on gratte la peinture blanche des villas d’antan, le tableau familial est déjà bien gratiné.
Avant d’être une station de repos, Sapa fut d’abord un poste militaire avancé destiné à verrouiller la frontière et à mater les insurrections.
Puis on en fit une bulle étanche, conçue pour préserver le corps et l’esprit du colonisateur blanc de la moiteur, des fièvres et des germes de la plaine.
Une enclave aristocratique bâtie aussi sur le travail forcé des populations locales, mobilisées pour ouvrir des routes à flanc de montagne à main nue.





Et avant les touristes en Gore-Tex, la prospérité administrative et coloniale de cette région reposait largement sur la régie de l’opium. Les ethnies montagnardes étaient pressurées pour alimenter le monopole d’État français.
L’air pur des montagnes avait décidément le goût des compromissions, du trafic et du sang.
La revanche du gamin abandonné
Peut-on réellement lui en vouloir, à ce gamin que l’on croyait avoir été bien élevé ?
Pas vraiment.
Esseulé pendant près d’un demi-siècle, lui qui rêvait de redevenir une station d’altitude en vue, s’est mis à traîner avec les promoteurs, les tours opérateurs, les hôtels XXL et les bulldozers.
Eux ne voulaient pas l’éduquer. Encore moins lui rappeler les bonnes manières de son enfance.
Ils voulaient simplement l’essorer.
Qu’il rende tout son jus.
En devenant ce gigantesque parc d’attractions, Sapa a peut-être simplement envoyé valser son habit de bon élève colonial pour embrasser l’excès inverse.


Une forme de revanche amère. Transformer la nostalgie bourgeoise et la nature sacrée en une machine à cash décomplexée.
Retour de bâton.
L’enfant qui a grandi trop vite a des crises d’asthme.
Lui qui était né pour respirer l’air pur crache désormais des glaires de ciment.
Le récit rangé dans une malle Louis Vuitton
Pour raconter sa vie, on lui a collé un palace.
Massif. Façon Indochine fantasmée.
Pas pour raconter ses origines profondes.
Non.
Pour célébrer le goût exquis de l’occupant, la haute couture parisienne et l’art de vivre des colons.

On expose les malles du voyageur.
Les chapeaux.
Les bottes.
Les costumes.
Le grand art de vivre de ceux qui voyageaient avec des esclaves pour porter leurs bagages.


La couture de montagne ? Reléguée au second rôle.
Au milieu des reliefs où l’on tisse, où l’on brode, où l’on teint, où l’on coud encore avec une virtuosité folle, le grand récit esthétique de l’hôtel choisis de raconter les vêtements des montagnards depuis Paris.
Les femmes H’mong et Dao passent des semaines à teindre le chanvre dans l’indigo jusqu’à en avoir les mains bleues à vie, à broder des motifs géométriques qui charrient des générations de mémoire.




Mais dans le lobby du palace, leur art devient un coussin de canapé pour touristes en North Face de contrefaçon.
Pauvre lardon !
Décidément, on ne lui fout jamais la paix.
Et pourtant.
Il suffit de faire une dizaine de kilomètres, de fuir le vacarme du centre, pour que le minot retrouve quelque chose de son souffle.
Là, le gamin te joue un air de khène pieds nus dans les rizières.
Regard perdu au loin : un sentier, une maison, quelques buffles, une femme qui travaille dans son champ.

Les montagnes reprennent leurs droits.
Sapa cesse d’être une destination touristique.
Elle redevient un territoire.
C’est peut-être là que le mouflet est encore le plus beau.
Quand la main ne porte plus les malles du colon ou n’actionne plus la bétonnière.
Mais quand elle dessine sur les pentes une géométrie subtile que personne n’a eu besoin d’inventer pour les touristes.


