Oubliez les façades impeccables et les photos devant des vélos chargés de fleurs.
Phan Dinh Phung n’est pas intéressante parce que c’est une jolie avenue ou le décor parfait pour influenceuses.
C’est une vraie patate de forain envoyée en plein pli du bide de l’orgueil colonial.
C’était l’avenue Puginier, la colonne vertébrale du pouvoir français en Indochine, tracée au cordeau pour étaler la grandeur, l’ordre et la pérennité arrogante de l’Empire.
Aujourd’hui, cette même artère porte le nom de Phan Dinh Phung, le lettré-insurgé, chef de guerre du mouvement Cần Vương, qui a passé sa vie à traquer et décapiter les troupes coloniales dans les maquis d’Ha Tinh.
Tu la vois, la blague de l’Histoire ?
Hanoi, parfois, n’a même pas besoin de forcer pour être insolente.

Déroulez le ruban de l’histoire
Sur plus d’un kilomètre de bitume et d’ombre lourde, l’avenue te déroule plusieurs siècles de Hanoi sous les yeux.
Pas dans un musée.
Dans la rue.
Au tout début de l’avenue, au croisement de Hoang Van Thụ, l’ancien Lycée Albert Sarrault, la forge de l’élite coloniale et indigène en Indochine. C’est sur ces bancs que la France voulait former ses cadres dociles.
Le lieu n’a pas disparu. C’est son propriétaire qui a changé.

Tu poursuis.
Quelques dizaines de mètres plus loin, les façades commencent à raconter une autre ville.
Villas, jardins, murs bas, grilles en fer forgé, architectures pour parader, pour recevoir.

Tu continues de remonter sous la voûte sombre des dracontomelos (cây sấu).
Sur ta droite, les murs aveugles de la citadelle d’Hanoï.
Pour percer cette avenue au XIXème siècle, le génie militaire français a fait sauter les remparts de la cité impériale millénaire, sans le moindre état d’âme.
Pas seulement pour ouvrir une route.
Pour éventrer la géomancie royale.
Mission civilisatrice oblige.


Sur la façade en pierre de la porte du Nord, le seul vestige intact de l’ancienne enceinte, deux énormes cratères sont incrustés dans la maçonnerie. Ce sont les impacts directs des obus tirés depuis les canonnières du capitaine de vaisseau Henri Rivière le 25 avril 1882.
Ils ont laissé la balafre ouverte, non pas comme une blessure, mais comme un trophée.
La preuve par l’impact du jour où la ville a basculé.

Avec les pierres directement récupérées de la démolition des remparts de la citadelle impériale, les Français construisent le château d’eau au bout de l’avenue en 1894.
Symbole ultime de la modernisation coloniale et du contrôle des ressources par l’occupant.
Et puis l’Histoire sort son crochet du droit.
Juste en face de ce monstre de pierre, au croisement où s’achève Phan Dinh Phung, Hanoi a dressé la statue des combattants de la défense de la capitale lors de l’hiver 1946.
D’un côté, les pierres de la citadelle démontée par le colonisateur. De l’autre, ceux qui, des décennies plus tard, prennent les armes contre lui.
Tu voulais une patate de forain ?
La voilà.



Les architectures qui se frottent les unes aux autres
Et puis, après l’Histoire, Phan Dinh Phung déroule son autre grand spectacle : l’architecture.
Sur quelques centaines de mètres, la rue change de siècle sans prévenir.
Villas coloniales, bâtiments administratifs, demeures modernistes, architectures institutionnelles vietnamiennes, façades Art déco, style indochinois, métissage, constructions plus récentes… un formidable bordel architectural, tenu ensemble par les vieux arbres et les murs qui courent le long de l’avenue.
Rien n’est vraiment homogène. Et c’est précisément ce qui fait sa beauté.
Phan Dinh Phung ne compose pas une collection d’architectures.
Elle les laisse se télescoper.




L’église Cua Bac vient presque jouer le rôle de juge de paix.
Après les façades qui s’empilent, elle arrive avec une architecture qui dit stop aux conneries.
Regardons enfin où nous sommes.
Ernest Hébrard l’a bien compris.
On n’essaie plus de dompter le climat. On compose avec lui.
Et soudain, la rue change de registre.


Le plus croustillant reste cette villa située au 57 de l’avenue.
Une imposante villa néoclassique jaune, toit en ardoise, fenêtres à persiennes vert empire, construite dans les années 1930 pour M. Cambolive, alors directeur de l’École des Arts et Métiers.
Le grand jeu de la haute bourgeoisie française à Hanoi. Le genre d’hôtel particulier qui sait à merveille dissimuler la crasse sous l’ardoise et le protocole.
C’est sous ce même toit, entre 1936 et 1939, que le secrétaire général du Parti Communiste, Nguyễn Văn Cừ, s’est planqué en clandestinité. Introduit sous une fausse identité grâce à un domestique engagé par le propriétaire français.
Le révolutionnaire communiste planqué dans la villa du notable colonial.
Décidément, difficile de suivre le jeu de jambes de l’Histoire dans cette avenue.

Et puis il y a les saisons
Phan Dinh Phung change de costume avec elles.
L’histoire peut changer de camp.
Les bâtiments peuvent changer de proprio.
Les plaques peuvent changer de nom.
Les arbres, eux, s’en foutent.
Ils bourgeonnent, explosent de vert, jaunissent, perdent leurs feuilles, leurs pétales, recommencent.

Les saisons, elles, ne respectent ni les empires, ni les révolutions, ni les architectes. Elles chient à la gueule de tout le monde avec une admirable régularité.
Et c’est peut-être ça qui rend cette avenue si fascinante.
L’Histoire prétend tout contrôler.
Le climat, lui, continue de faire ce qu’il veut.

