Vingt ans que l’île de la Baleine me souffle son haleine iodée dans le cou.
D’abord comme une légende entendue au comptoir d’un bar de Hanoï. Puis comme un rêve inaccessible. Ensuite comme un quotidien.
On s’est apprivoisés.
On s’est quittés.
Je l’ai regardée de loin pendant des années, avec cette étrange sensation qu’elle continuait sa vie sans moi. Les tempêtes ont passé. Les coraux ont poussé. Les arbres ont grandi.
Les hommes aussi.
Et comme toutes les histoires qui comptent, on a fini par se retrouver.

La génèse
Mon histoire avec l’île de la Baleine a commencé dans les montagnes du Nord du Vietnam.
Bien loin des rivages de la baie de Van Phong.
C’est dans les reliefs sabrés à vif que le coup de foudre pour le pays a eu lieu. Et lorsque l’on tombe amoureux de ces contrées qui secouent, forcément on se rapproche de ceux qui les connaissent le mieux.
Le bar était le réseau social de l’époque. Autour d’une bière on écoutait les récits de ceux qui avaient ouvert les pistes bien avant nous. Les routes cassantes, les pannes, les nuits fortuites chez l’habitant, les décors fabuleux, l’alcool de riz qui râpe.
La bonne vie quoi !


En ce début des années 2000, deux figures du tourisme rentraient dans mon cercle très fermé de ces personnages que j’idolâtrais secrètement. Le truculent Fredo Binh qui incarnait un tourisme d’instinct, de vérité et d’improvisation. Celui qui refusait de vendre des circuits, mais qui imposait une prise de risque.
Et il y avait Michel Galey, véritable pionnier du tourisme d’aventure au Vietnam. Plus discret, presque insaisissable. Un homme dont on disait qu’il partageait son temps entre les replis montagneux de Hoàng Su Phì et une île perdue au Nord de Nha Trang appelée île de la Baleine.
Un nom qui me faisait rêver car c’était à mes yeux la transposition exacte de la sobriété brute et heureuse que je vénérais dans le Nord, mais balancée en version balnéaire. Là, sur un confetti rocheux, dans un no man’s land touristique, Michel et sa femme Lan Phuong avait fait émerger un rêve de Robinson de bambou et de chaume.
Pas pour fabriquer un resort.
Pour prouver qu’on pouvait encore habiter un endroit sans commencer par le défigurer.


La rencontre
Alors, quand en mars 2009 un collaborateur de Michel et Lan Phuong me propose d’en être le manager, il ne me faut que 10 minutes pour dire oui et 2 jours pour quitter Hanoi, faire mon sac et rejoindre l’île.
Certaines décisions prennent une vie entière.
D’autres savent qu’elles sont déjà prises.

Gamin, on a tous gribouillé ce cercle de sable sur le coin d’un cahier de brouillon, avec trois palmiers tordus et une croix rouge pour planquer le butin de pirate. L’île, c’est le premier fantasme d’évasion quand on s’ennuie au fond de la classe.
C’est la géographie de la rupture absolue.
Hòn Ông, c’est l’île de gamin qui a refusé de grandir ou de se corrompre. Quand Michel et Lan Phuong ont posé leurs cabanes de pêcheurs sur ce caillou paumé dans la baie de Vân Phong, ils n’ont pas construit un hôtel.
Ils ont sanctuarisé le dessin d’origine.
Celui où la nature vous rentre dedans.
De suite, j’y ai compris qu’ici le client n’était pas roi. C’était la nature qui gouvernait.
Sur Hòn Ông, on ne gère pas un hôtel.
On veille sur un territoire.
Souvent en sursis.

Ramasser les morceaux après la tempête d’octobre 2009. Nettoyer les plages souillées par les plastiques rejetés par la mer. Surveiller les récifs. Guetter les oiseaux, les muntjacs, les fonds marins. S’inquiéter de chaque projet susceptible de bouleverser l’équilibre de la baie, jusqu’à ce projet de méga-port en eaux profondes qui a longtemps plané comme une ancre au-dessus la tête.
Mais le problème avec une île, c’est qu’à force de regarder l’horizon, elle finit toujours par vous donner des idées d’ailleurs.

Les retrouvailles
Celles de 2016, pour souhaiter la nouvelle lune à mes anciens collègues sont anecdotiques.
Les vraies ont lieu 10 ans plus tard.
A la veille de ses 30 ans.
Entre temps, Michel et Lan Phuong avaient largué les amarres et donné le gouvernail à un nouveau propriétaire. Une seule question m’obsédait : a-t-il conservé le cap ? À en croire les photos des réseaux sociaux et le nouveau site internet, rien n’aurait changé.
Les images promettent une continuité. Les images mentent parfois.
Ce retour, quinze ans après mon départ, est un face-à-face avec la réalité. Le souvenir n’a plus le droit de tricher.

Lorsque le bateau contourne l’éperon rocheux et que l’île apparaît enfin, un premier sentiment m’envahit : le soulagement.
Tout semble à sa place.
Mieux encore, la végétation a poursuivi son œuvre, avalant un peu plus les bungalows. De la mer, on croirait presque qu’ils n’ont jamais existé.
Et pourtant ils sont bien là. Légèrement agrandis, plus soignés à l’intérieur, mais gardant intacte leur silhouette extérieure de bambou et de chaume.
Pas de trahison.
Les nouveaux propriétaires n’ont pas cru nécessaire de maquiller l’île pour la rendre plus désirable. Quelques meubles d’artisans. Un peu de bois flotté. Des détails, pas des effets. L’île n’avait pas besoin d’être réinventée.
Juste d’un regard neuf.

L’essentiel n’a pas bougé : cette sensation brute d’être seul face à l’océan. Et le constat se poursuit dans tous les domaines. Les nouveaux propriétaires n’ont pas acheté un label de « reconnexion à la nature » pour se donner bonne conscience sur catalogue.
Ils ont choisi d’en assumer l’héritage.
En poursuivant l’œuvre initiée trente ans plus tôt, ils continuent de protéger ce bout de territoire contre les excès du monde extérieur.
À l’heure où le luxe se mesure au nombre de piscines privées, aux kilomètres de gazon maintenus artificiellement en vie, aux cuisines importées, aux spas climatisés enfouis sous terre et aux bâtiments qui écrasent le littoral à coups de béton, l’île de la Baleine refuse toujours obstinément d’entrer dans le concours.
Le vrai luxe, ici, c’est d’avoir eu le courage de ne presque rien ajouter.


Dans une industrie qui ne sait exister qu’en construisant toujours plus, ce caillou rappelle une vérité devenue dérangeante : le bâtiment le plus intelligent est parfois celui qu’on a renoncé à bâtir.
L’île de la Baleine fait plus que résister.
Elle inflige une leçon.
Alors quoi ? Je lui dis plus longue vie que moi, alors ?
C’est déjà acté.


