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Hoi An en pyjama

Debout 5h du matin, elle glisse en chausson entre les silhouettes, allume un réchaud, pousse un vélo, commente encore la veille au marché. C’est un théâtre d’ombres à cette heure volée à l’aurore.

À cette heure, Hoi An n’est pas encore cette carte postale lessivée que viendront piétiner dès 9h les grappes de perches à selfie.

C’est l’instant du voyeur.

Celui qui surprend la ville dans son intimité la plus stricte, juste avant qu’elle ne se maquille pour le reste du monde.

Le bitume est encore frais, lavé par la nuit. Les façades jaune, d’ordinaire si bavardes, ne sont plus que des carcasses de cendre. Les lanternes éteintes pendent sous les porches comme des fruits trop mûrs. La ville retient encore sa lumière.

Hoi An est elle-même.

Avant tout.

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Le marché : le royaume des mamies

C’est le cœur du réacteur. Tenu d’une main de fer par une armée de grands-mères. Le dos cassé à angle droit par une vie de labeur, les cheveux poivre et sel tirés sous le chapeau conique, cigarette au bec pour certaines, elles ne sont pas là pour enfiler des perles.

Ici, on négocie l’essentiel. À ras du sol.

On tranche, on écaille, on coupe la tête des poissons encore nerveux. On gratte le gingembre encore chargé de boue, on apostrophe, on rend la monnaie sans palabre inutile, on avale une soupe entre deux clients.

Tout va vite. Sans théâtre.

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Oubliez le buffet d’hôtel et ses kilomètres de compromis. Ici, le marché est dans le bol. Pas de surgelé, pas de réchauffé, pas d’industrie qui masque le goût.

Juste le matin et la campagne qui se mangent.

Et puis, y a le café.

Le carburant des lève-tôt. L’antidote à l’humidité poisseuse qui commence déjà à remonter de la rivière. Ici, on est loin du petit noir sage avalé gentiment à la table nappée de l’hôtel. Le café arrive épais, presque mâchable.

Charpenté. Un peu voyou.

Il s’avale avec les livreurs déjà en nage. Braillards, râleurs, mais toujours assez courtois pour vous tendre une pipe à eau comme on offre une poignée de main.

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Hoi An : ville ouverte

6h du matin. Pris avec du lait concentré, ce café vous donne les jambes pour aller roder dans les rues et ruelles de la vieille ville.

Muettes.

Le froufrou d’un balai, le cliquetis d’une chaîne de vélo mal tendue, deux voisines qui papotent déjà sur le pas de leur porte. Rien ne crie. La ville se racle doucement la gorge.

Profitez de cette heure fragile. Les maisons digèrent encore la nuit. Bientôt, elles recracheront leur quincaillerie sur le trottoir.

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À cette heure, tout s’offre au regard, à la caresse. La ville est ouverte. Les bougainvilliers se penchent comme pour vous saluer. Les tuiles moussues marmonnent dans leur barbe verte. Les premiers bouillons fendent l’air humide.

Quant aux chiens, rincés par leur nuit, ils vous jettent ce regard très vietnamien des vieux propriétaires : pas vraiment un accueil, plutôt un « tu peux rester, mais n’oublie jamais que tu es chez moi. »

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Quand le silence parle fort

Puis vient 7 heures du matin.

Le verrou des congrégations chinoises et des temples de quartier saute dans un claquement de bois sec. Les dragons se remettent au garde-à-vous. Les phénix reprennent leur air grave. Les vieilles tortues, stoïques, continuent de porter leurs grues perchées sur le dos depuis deux ou trois siècles sans broncher.

C’est le moment exact où le sacré n’est pas encore un produit d’appel pour voyagistes. Les spirales d’encens ne brûlent pas pour la photo.

Une dévote est passée avant.

Elle les a allumées pour de vrai.

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Dans deux heures, les guides agiteront leurs petits drapeaux sous les mêmes plafonds. Les groupes parleront fort. Le bruit mangera le silence. Mais là, dans cet interstice fragile, le sacré garde encore ses griffes et son mystère.

La grâce du pas de côté

8h du matin. Le premier café avec toit terrasse surplombant la vieille ville ouvre. Même si les influenceuses en robe de lin blanc et chapeau de paille sont déjà sur le pied de guerre, on cède.

On monte. On ne résiste pas à la mer de tuiles yin-yang roussies. C’est l’échine dorsale de la ville. Celle qui a survécu à tout.

Puis, on décroche. On rentre à l’hôtel.

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On franchit son seuil avec ce sentiment indicible, presque coupable, d’avoir partagé quelque chose d’intime avec la ville. D’avoir possédé la version non censurée, la version sans fard.

Pendant que le personnel remballe les restes du buffet international et que les autres clients se jettent à corps perdu dans une ville qui commence à se transformer en décor de studio, vous vous retranchez.

En égoïstes convaincus, vous reprenez possession du jardin et de la piscine.

Déserts.

Comme trois heures plus tôt.

Avec ce luxe presque obscène : avoir Hoi An pour soi deux fois dans la même matinée.

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