La base militaire américaine de Khe San
En reprenant la route, l’écrasante tranquillité de Truong Son me colle à la peau. La légèreté du trajet se heurte au poids de la mémoire des dix mille vies qui reposent derrière moi. Nombreux d’entre elles se sont éteintes durant le célèbre siège de Khe Sanh en 1968, ma prochaine étape à environ 70 kilomètres au Sud-Ouest. En chemin, sur la route 9, un piton calcaire hérisse de manière incongrue les rizières : il s’agit du fameux « rockpile ». Un poste d’observation avancé et base d’artillerie à longue portée, principalement utilisé par le Corps des Marines des États-Unis. Ravitaillé exclusivement par hélicoptère, il permettait de surveiller et de contrôler les mouvements de l’Armée Populaire du Vietnam (APVN) s’infiltrant depuis le Nord et le Laos par la célèbre piste Hô Chi Minh. A une vingtaine de kilomètres plus loin, toujours en direction de Khe San, je découvre le pont Dak Rong, enjambant la rivière éponyme. Reconstruit depuis, ce pont marquait le début des itinéraires d’infiltration vers l’Ouest et le Sud. Autant dire qu’il était constamment la cible des bombardements américains, car la destruction de ce point coupait l’approvisionnement vital du Nord vers le Sud.
La route s’infléchit ensuite vers le Nord-Ouest et serpente à travers un relief tourmenté, grimpant peu à peu vers le plateau où se dresse Khe Sanh. Deux syllabes qui résonnent encore comme un coup de tonnerre dans la mémoire des vétérans américains, avec la même violence que Dien Bien Phu dans celle des Français. Nichée dans les hauts plateaux de l’Ouest de la province de Quan Tri, à quelques kilomètres seulement de la frontière laotienne, la base aérienne de Khe Sanh représentait un verrou vital sur la piste Hô Chi Minh et un point d’observation avancé. Originellement simple camp d’opérations spéciales, elle fut transformée en une base de combat puissamment fortifiée pour bloquer les infiltrations nord-vietnamiennes et servir de tête de pont. L’ancienne base de combat de Khe Sanh est aujourd’hui un site historique préservé qui comprend des vestiges en plein air (avions, hélicoptères, tanks de l’armée américaine) et un musée. Celui-ci raconte le siège brutal mené par l’Armée populaire vietnamienne, de janvier à juillet 1968, où des milliers de soldats américains et vietnamiens s’affrontèrent sous un déluge constant d’artillerie et de bombardements aériens. Le général Westmoreland, commandant des forces américaines au Vietnam, a demandé au Pentagone de mettre en place un plan de contingence appelé « Fracture Jaw » qui prévoyait le déploiement secret d’armes nucléaires sur une base militaire au Sud-Vietnam ou dans la région, prêtes à être utilisées en cas de déroute imminente à Khe Sanh. Johnson a catégoriquement rejeté tout en exigeant un secret absolu pour éviter que la simple idée d’un tel plan ne fuite dans la presse.
La base, devenue un symbole de résistance pour les Américains et de détermination pour les Vietnamiens, fut finalement évacuée, marquant l’une des confrontations les plus sanglantes et stratégiquement contestées de la guerre du Vietnam. Certains historiens avancent l’idée que Khe Sanh a servi de diversion stratégique permettant l’effet de surprise de l’Offensive du Têt, le véritable choc politique et médiatique de 1968.

Hamburger Hill
Après une nuit passée au pied de l’ancienne base de Khe Sanh, je reprends la route vers le Sud, en direction de la vallée d’A Shau. La route zigzague sur les contreforts du Truong Son, la chaîne annamitique qui forme la frontière naturelle avec le Laos et le Cambodge. Secteur hautement stratégique durant la guerre du Vietnam, la proximité immédiate avec le Laos permettait aux forces nord-vietnamiennes de se replier en territoire neutre pour échapper aux bombardements et aux poursuites américaines, faisant de la vallée un axe de transit vital et une base arrière presque imprenable.
Aujourd’hui, le grondement des canons s’est tu, mais un autre combat fait rage. Ce sont les arbres et les animaux sauvages que l’on abat. Le Truong Son abrite des essences rares et précieuses, comme le teck ou le bois de rose, et reste l’un des points chauds mondiaux de la biodiversité : on y trouve la mystérieuse « licorne asiatique », des tigres d’Indochine, des gibbons, et une multitude d’oiseaux et de reptiles. C’est un autre champ de bataille. Ni moins violent, ni moins dégueulasse.
Sous mon casque, la route déroule et les idées s’emmêlent. Ce qui a été fait aux hommes, ici, semble glisser ailleurs. Même logique, autre cible. Moins visible. Plus lent. La montagne ne dit rien. Elle encaisse.
J’arrive à Hamburger Hill par une belle route, presque agréable. Difficile d’imaginer ce que ce nom recouvre vraiment. Ici aussi, on a broyé. Intensément. Efficacement.
Ce nom, à la fois ironique et cynique, fut donné par les soldats américains à la cote 937, située sur le massif escarpé du Dong Ap Bia. Du 13 au 20 mai 1969, les combats y furent d’une sauvagerie extrême : sous les tirs d’artillerie et les rafales de mitrailleuses, les corps des soldats américains et nord-vietnamiens étaient littéralement broyés. On disait que la bataille « transformait les hommes en chair à hamburger ». Après la prise finale de la colline, les forces américaines l’abandonnèrent quelques semaines plus tard. Un épisode qui suscita un vif débat sur la valeur réelle de l’objectif et la stratégie employée. Dans une société d’ultra consommation comme les Etats Unis, jeter de la viande ou des hommes à la poubelle revient au même.
D’ailleurs il est l’heure du déjeuner et dans la petite ville de A Luoi, les restaurants sont peu nombreux et ferment tôt. Ce petit bourg tranquille était une artère clé de la piste Hô Chi Minh pour le Nord-Vietnam, utilisée pour acheminer troupes et matériel vers le Sud. Les forces américaines y menèrent alors de vastes opérations de bombardement aérien intensif et de lourdes campagnes d’artillerie. Mais impuissante à déloger l’ennemi de sa jungle protectrice, l’armée américaine a massivement épandu l’Agent Orange sur la vallée d’A Luoi, qui était couverte à plus de 80 % de forêt avant la guerre. Aujourd’hui, l’histoire offre un sarcasme amer : le paysan vietnamien, sans haine ni désir de vengeance, cultive ses terres avec les engrais de Monsanto, le même géant chimique qui produisit autrefois l’Agent Orange, ayant ravagé cette même terre. C’est ce que l’on appelle savoir pardonner !
Au sortir de A Luoi, je veux voir les ruines de l’ancien camp des Forces Spéciales US de Ta Bat mais une pluie aussi soudaine que brutale me force à rester à l’abri dans un café. Ta Bat est surtout associé aux premières opérations des forces spéciales américaines dans ces zones stratégiques de la guerre. Le patron du café me dissuade d’y aller. Selon lui la nature a tout avaler, dévoré. Et puis, il y a les fantômes, les âmes errantes qu’il ne faut pas déranger. « Cô hồn, no good ! » me dit-il en me pointant du doigt la direction de l’ancien camp.

Alors je me lance sur la QL49 pour rejoindre Hué. Pour rester dans l’ambiance, je me mets du Trinh Cong Son dans les oreilles. Ce baladin vietnamien, chantre de la paix, a composé et chanté des ballades mélancoliques et poétiques qui parlaient de l’amour, de la mort, et surtout de la condition humaine face à la violence de la guerre du Vietnam. Sans jamais avoir compris depuis des années que je l’écoute une seule de ses paroles, ses chansons m’ont toujours bouleversé. Surtout dans ce décor de cimes secrètes de la chaîne annamitique depuis lesquelles la route s’égrène en lacets serrés sur les flancs du Col d’A Ro, traversant une jungle dense, humide et enfin souveraine. Progressivement, les montagnes s’adoucissent, laissant place aux teintes émeraude des rizières et aux villages de la plaine côtière. Finalement, la route trouve son terme en longeant la sereine rivière des Parfums, Hué est là.
Étrange ironie pour conclure ce voyage : ces montagnes, théâtre de tant de sang et de fureur, sont considérées dans le feng shui de Hué le paravent sacré censé protéger l’ancienne capitale impériale des mauvais esprits. Le lieu destiné à repousser les démons en a enfanté de nouveaux.


