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On ne dort pas au Anhill. On y habite. On y dialogue.

Alors que “boutique hotel” est devenu un concept lessivé, vidé de sa substance par le marketing, une étiquette pratique que l’on colle sur n’importe quel établissement un peu bien tenu pour justifier un tarif, Anhill ne joue pas à ce jeu-là. Il remet de l’ordre. Ici, rien n’est là pour faire joli. Chaque ligne, chaque matière, chaque vide même, relève d’une décision. On ne décore pas : on compose. On ne suit pas une tendance : on impose une vision.

À Hué, le moindre faux pas stylistique se paie cash. Trop de passé, et vous tombez dans la reconstitution poussiéreuse. Trop de contemporain, et vous devenez hors-sol. La plupart échouent entre les deux. Anhill, lui, marche sur cette ligne de crête avec une précision de funambule presque insolente. Il prend cet héritage lourd, intimidant, et au lieu de le contourner, il l’empoigne. Et dans ce genre d’exercice, il n’y a que deux issues : le pastiche ou le geste juste.

Ici, c’est le geste juste.

Une histoire familiale qui transpire

Le Anhill, ce n’est pas un caprice d’enfant unique. C’est une affaire de famille, oui, mais sans la mollesse qui va souvent avec. Le fils, Tiến, n’est pas passé par une école de design estampillée internationale, calibrée pour produire du goût globalisé. Il a étudié à Ho Chi Minh Ville. Et surtout, il a fait mieux : il est parti. Voyager, pas pour cocher des cases. Voyager pour se frotter, pour se salir un peu le regard. Résultat : pas de copier-coller propre. Pas de folklore mis sous cloche. Ce qu’il propose, c’est autre chose. Quelque chose de plus brut, presque organique.

Et puis il y a la famille. Ancrée, sur la terre des siens. Plus d’un hectare à tenir, à retourner, à comprendre. Pas pour faire beau, pour faire vivre. Les oncles ne sont jamais loin. Ils ne décorent pas le lieu, ils l’habitent. Ils en sont la mémoire, les gestes, les rites. Ici, la culture n’est pas une vitrine. C’est une affaire de sang et de terre.

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Un hôtel qui dialogue avec ses voisins

Il suffit d’aller se balader dans les alentours de l’hôtel, à vélo pour ne rien brusquer, pour se rendre à l’évidence que le Anhill, sous ses airs disciplinés, est un sacré bavard. Un lieu qui parle, surtout avec ses voisins. Avec le plus déroutant d’entre eux d’abord : Khai Dinh. Empereur baroque, longtemps incompris, qui a dynamité les codes de l’architecture impériale. Il aurait trouvé au Anhill un écho fascinant à sa propre audace. Il y a une parenté spirituelle qui me saute au visage entre l’empereur et le designer du Anhill. Tous deux sont des équilibristes du métissage. On l’oublie souvent, mais Khai Dinh a été le premier à imposer le béton armé à Hué pour son propre tombeau. À l’époque, c’était un sacrilège absolu face à la tradition du bois et de la brique. Les plafonds en béton banché du Anhill prolongent, à leur manière, cette première rupture. Mais, là où Khai Dinh utilisait le verre pilé, la porcelaine éclatée pour combler chaque centimètre de vide, le Anhill utilise le vide comme un matériau. Là où l’un empile, l’autre dépouille. L’un s’enivre, l’autre décante.

Exception faite avec le bar. Tout comme Khai Dinh répétait à l’infini les motifs de dragons et de fleurs en porcelaine brisée, le bar multiplie les modules de céramique à l’identique. L’oeil est submergé par la densité de l’empilement. C’est la fin du « less is more » minimaliste au profit d’un « more is not enough » baroque et kitsch. On est dans la même ivresse visuelle que dans le palais Thien Dinh.

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Si Khai Dinh est le voisin de l’audace, le monastère de Thien An est celui de la tempérance. Les couloirs du Anhill empruntent à ce dernier sa rythmique de cloître. Voyez comme la répétition des ouvertures crée un métronome visuel. Le passage successif de la lumière à l’ombre impose naturellement un ralentissement. Les chambres, elles, ne sont pas juste minimalistes : elles flirtent clairement avec le registre monacal. Pas dans la copie plate, mais dans l’attitude du dépouillement. Quant aux voilages blancs du lobby, par leur transparence et leur légèreté, ils ne sont pas sans rappeler la délicatesse d’un voile de mariée.

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Et puis, il y a le voisin, légèrement plus éloigné, le discret. Le Katu apporte aux villas son élégance sobre. Motif géométrique sur le jeté de fauteuil, pilier totem,  logique constructive lisible, proche des maisons communautaires, rouge profond et saturé du tapis symbolisant la couleur de la vitalité, de la fête et du sacrifice. Des références, oui, mais sans folklorisation lourde. Les villas ne copient pas les Katu. Elles négocient avec eux.

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Et si, au final, ce n’était pas ce voisin trash qui avait craché toutes ces idées à notre artiste ? Je veux parler de ce dragon punk trônant apocalyptiquement au bout du lac Thuy Tien. C’est peut-être dans cette carcasse de béton brut et de ferraille, que le Anhill a sans doute trouvé son audace la plus pure. Mais, avec les bonnes manières. Celles de Hué.

L’intention exacte de l’artiste m’échappe. Mon interprétation, elle, ne s’en prive pas. Baroque elle aussi. C’est précisément là que réside la force de ce lieu : il ne se contente pas d’être traversé, il impose un arrêt.

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Une mixologie créatrice

De celle qui ne dilue pas les saveurs, mais les exacerbe. On est loin du cocktail tiède et consensuel de l’hôtellerie de luxe classique. Ici, le mélange est serré, sec, presque brutal. Pénétrer dans une suite, c’est entrer en parenté d’esprit avec Le Corbusier, surtout avec ce plafond en béton brut apparent qui souligne une logique de vérité des matériaux. Bien que ce soit ici une baie vitrée verticale, l’esprit de la façade libre est là comme pour laisser entrer la lumière comme matière principale. La structure est lisible, rien n’est caché, tout est assumé. Le mélange de structures métalliques et de matériaux organiques s’inscrit dans cette volonté moderniste. Et puis, cette table à dessin, c’est le coup de grâce stylistique. Un véritable manifeste esthétique. Autre détail, la baignoire n’est pas là pour faire de la figuration ou servir de décor à un selfie vaporeux. Elle répond à la table à dessin par sa fonctionnalité sans artifice.

C’est profondément corbuséen dans l’intention, avec une respiration presque new-yorkaise avec ses volumes ouverts, ce métal apparent, cet esprit loft. Et puis tout bascule. Cette rigueur est adoucie, traversée par un imaginaire tropical et patrimonial qui vient réchauffer la ligne sans jamais la ramollir. Enfin ! On sort de la caricature coloniale ennuyeuse pour entrer dans quelque chose de beaucoup plus percutant, plus incisif. On n’est plus dans la révérence. On est dans le geste. Pur. Radical.

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