img 3740

Voyage à moto dans le Centre du Vietnam, sur les traces des vestiges de la guerre du Vietnam – Partie 1

Au Nord de Hué, l’ancienne capitale impériale des seigneurs Nguyen, les combats ont été d’une intensité folle durant la guerre du Vietnam de 1964 à 1975. Cette zone se situait en effet à proximité immédiate de la Zone Démilitarisée (DMZ), la ligne de démarcation fragile et hautement stratégique séparant le Nord-Vietnam communiste du Sud-Vietnam soutenu par les Américains.

Dans cette région, entre mer et montagne, s’étendait l’un des principaux corridors d’infiltration de l’Armée Populaire du Vietnam (APVN) vers le Sud. Ce passage stratégique fit de ce territoire une zone de combat acharnée, martelée par les frappes aériennes, les opérations terrestres et les bombardements continus menés par les forces américaines et sud-vietnamiennes. Terre meurtrie, labourée par des années de guerre d’une violence inouïe, elle conserve encore aujourd’hui les traces tangibles de ce conflit.

gemini generated image 60346a60346a6034

La citadelle de Quan Tri, siège de 81 jours de feu et d’acier

Je quitte Hué à quatre heures du matin, comme un voleur d’aurore. À cette heure-là, le marché de Dong Ba est déjà éveillé, accroupi au bord de la rivière des Parfums, le ventre ouvert. La ville respire bas, sans encore se donner en spectacle. La route file vers la lagune de Tam Giang, l’une des plus vastes lagunes saumâtres d’Asie du Sud-Est. Là, s’ouvre un miroir d’eau infini, nimbé d’une lumière d’aube dorée. Sur cette surface immobile se découpent les silhouettes des pêcheurs et de leurs nasses suspendues entre ciel et eau. Je me surprends à penser aux pilotes américains, là-haut, dans leurs hélicoptères. Ont-ils vu ça ? Ont-ils eu le temps de regarder ? Ou bien ce paysage n’était-il qu’un décor de plus à survoler, un fond calme sous lequel on largue du feu ? Avaient-ils seulement pu apprécier la beauté de ces décors de paravents japonais ?

La route reprend. Le Nord se rapproche. Et avec lui, la citadelle de Quang Trị. Construite sous la dynastie Nguyen, au début du XIXème siècle, selon le style Vauban, elle servait de centre administratif et militaire provincial. Cependant, sa renommée actuelle est entièrement liée à la bataille de Quang Trị en 1972, durant l’offensive de Pâques. La citadelle a été le théâtre d’une des batailles les plus féroces et les plus dévastatrices de la guerre. Les combats ont duré environ 81 jours et nuits, durant lesquels les bombardements américains ont été si intenses qu’ils ont réduit la citadelle à un champ de ruines total. Sorti en 2025, le film Mưa đỏ (traduit littéralement par « Pluie Rouge ») revient sur cet enfer d’acier et de boue. Le titre même est une métaphore des milliers de vies sacrifiées et du sang versé, faisant écho au surnom de la citadelle : « le cimetière de la jeunesse ». Sa sortie coïncidant avec les festivités des 80 ans de la déclaration d’indépendance du Vietnam par Ho Chi Minh, le film a connu un succès phénoménal.

Plutôt que d’être restaurée intégralement pour reproduire son architecture d’origine, la citadelle de Quan Tri a été rénovée et partiellement rebâtie dans les années 1990 pour servir de site mémoriel. Aujourd’hui, elle est reconnue comme un vestige national spécial.

la bataille de quang trị fut un cimentière pour de nombreux jeunes
Quang Tri est devenu le symbole d’une jeunesse qui a sacrifié son avenir pour l’indépendance de son pays

La zone démilitarisée (DMZ)

Plus au Nord, traversant des patchworks de rizières et de villages par un lacis de petites routes secondaires, j’atteint la fameuse zone démilitarisée (DMZ). Elle était la ligne de démarcation séparant le Nord et le Sud au 17ème parallèle, à une centaine de kilomètres de Hué, instaurée après les Accords de Genève du 20 juillet 1954, qui entérinèrent le retrait français après la cuisante défaite à Dien Bien Phu. Elle devint la frontière entre le Nord communiste et le Sud nationaliste, dans l’attente d’élections qui n’eurent jamais lieu. Marquée sur le terrain par la rivière Ben Hai, la région fut l’un des principaux théâtres de combats acharnés durant la guerre du Vietnam, chaque camp voulant s’approprier ce symbole de la division.

Le pont Hien Luong, véritable monument historique

Construit par la France en 1950, le pont Hien Luong enjambe la rivière Ben Hai, marquant la DMZ et le 17ème parallèle après 1954. Peint en rouge au Nord et en bleu et jaune au Sud, il incarnait physiquement la division idéologique du Vietnam. Il fut le théâtre d’une guerre de propagande sonore incessante via haut-parleurs géants. A la grande victoire de l’armée révolutionnaire nord-vietnamienne au printemps 1975, le pont Hien Luong est devenu le pont de la réunification, symbole de l’aspiration à la réconciliation.

img 3714
Le pont Hien Luong, symbole de l’aspiration à la réconciliation

Les tunnels de Vinh Moc, symbole de la résilience du peuple vietnamien

À environ douze kilomètres du pont Hien Luong se trouvent les tunnels de Vinh Moc, un lieu qui incarne la résistance héroïque du peuple vietnamien. Tout comme celui de Cu Chi dans le Sud du Vietnam, ce réseau de tunnels  représente un exploit remarquable d’ingénierie, de travail humain et de persévérance face aux incessants bombardements aériens américains.

Construite clandestinement par les villageois entre 1966 et 1967, cette véritable « citadelle enfouie » s’étend sur plusieurs kilomètres et est organisée sur trois niveaux. Elle servait de refuge essentiel, non seulement pour les civils mais aussi pour les militaires. Sa visite permet de se rendre compte que Vinh Moc était un véritable complexe souterrain, comprenant des dortoirs, des salles de réunion, des cuisines, des écoles, une salle d’opération, une crèche et même un service de maternité, qui a vu la naissance de 17 enfants ! Face à la menace du général Curtis LeMay de le « ramener à l’âge de pierre », le peuple de Vinh Moc a construit une ville souterraine, prouvant l’échec de la stratégie du pilonnage continu. Métaphore parfaite de l’éléphant et du moustique !

les tunnels de vinh moc incarnent la résistance héroïque
Naître à Vinh Moc, c’est littéralement venir au monde dans les entrailles de la terre

Les cimetières militaires vietnamiens

Dans cet autre pays du soleil levant, je me lève avant l’aube. Non pas pour profiter mais pour devancer le bruit, gagner quelques heures de silence avant d’aller voir ce que la guerre laisse derrière elle. Aujourd’hui : deux cimetières militaires : Vinh Linh et Truong Son. Des noms calmes pour des lieux qui ne le sont pas.

Il y a quelques semaines à peine, je marchais entre les croix blanches du cimetière américain de Colleville-sur-Mer, en Normandie. Alignements parfaits, pelouse tenue, horizon propre. Ici, ce sera autre chose. Ou peut-être pas tant que ça. Parce qu’au fond, quelle que soit la cause, le drapeau ou le discours, la perte, elle, ne change pas de langue. Elle s’aligne. Elle se répète. Elle finit toujours par occuper le paysage.

Depuis Vinh Moc, traversée d’une campagne immuable, à la fois redondante et réconfortante. Cette répétition des mêmes tons de vert, des buffles placides et des bouquets de toits rouges, loin d’ennuyer, offre une certaine sérénité, propice à ce que j’appelle la solitude dynamique. Le casque de moto a toujours été pour moi une chambre de délibération mobile, un lieu étrangement propice à l’introspection et à la rumination créative ou conflictuelle. C’est l’endroit parfait pour « régler ses comptes » avec soi-même avant d’arriver à destination.

D’ailleurs nous y voilà, au cimetière militaire de Vinh Linh. Mais je ne franchis pas la grille. Je vois arriver quelques familles et je comprends à leurs expressions qu’elles sont sans nul doute venues ici pour rendre hommage à des proches disparus. Face à ces familles qui viennent se recueillir, l’espace n’est plus un site historique à visiter, mais un lieu de deuil intime. Je reprends donc la route, mais m’accorde un détour pour suivre la rivière Ben Hai. Elle glisse tranquillement depuis la chaîne de montagnes Truong Son jusqu’à la mer de l’Est, indifférente aux lignes qu’on a tracées sur elle. Elle irrigue, elle traverse, elle continue. La campagne est bucolique à souhait et il est bien difficile de croire que je me balade dans l’une des régions les plus touchées par l’épandage d’Agent Orange pendant la guerre du Vietnam. Même si 50 ans après c’est une plaie qui reste ouverte au niveau humain et environnementale, il semblerait que, visuellement du moins, la nature ait repris ses droits avec une force et une résilience spectaculaire.

Au détour d’un virage, voilà que se dresse la colline Ben Tat où se niche le cimetière de Truong Son au milieu de 8 autres collines, ressemblant à un lotus géant. Il est près de 11 heures, la chaleur est écrasante en ce mois de mai. Le cimetière est vide, il respire une paix lourde. Je ne suis pas un féru de cimetière mais il faut reconnaître que j’en ai rarement vu un de si beaux. Des milliers de tombes alignées en terrasses, à l’ombre de hauts pins et de frangipaniers aux fleurs blanches cireuses. Un jardin du souvenir d’une dignité à la hauteur du sacrifice.

img 3726
Un lieu qui impose le respect et invite à une méditation profonde sur la valeur de la paix

Lire la suite de l’article

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *