Boudée à tort par les touristes internationaux, condamnés à cocher les mêmes cases d’une bucket list sans imagination, et ignorée par des agences de voyage qui recyclent les mêmes itinéraires jusqu’à l’usure, Tuy Hoa a pourtant bien mieux à offrir qu’un ruban de six kilomètres de sable blond et quelques yeux de thon en guise de spécialité locale.
La ville raconte pourtant une tout autre histoire.
Mais comment une ville de province, sans prestige architectural reconnu, cache l’un des plus beaux ensembles de modernisme tropical du Centre du Vietnam… dans l’indifférence générale.

Dollars, béton et liberté : la genèse d’un boom architectural
Pourquoi diable Tuy Hoa s’est-elle soudain prise de passion pour le modernisme tropical dans les années 1960 et 1970 ?
Parce qu’au même moment, tous les voyants passent au vert.
La guerre du Vietnam transforme Tuy Hoa en verrou stratégique. Les Américains y construisent une gigantesque base aérienne, les dollars affluent, la ville gonfle à vue d’œil et une nouvelle bourgeoisie fait son apparition.


Au même moment, Saïgon sert de laboratoire au Kiến trúc Miền Nam, le modernisme du Sud. Une génération d’architectes vietnamiens envoie balader le vieux style colonial français. Ils digèrent Le Corbusier et recrachent du béton audacieux : lignes tendues, toits-terrasses, façades ajourées.
Les commerçants, les entrepreneurs et les familles qui réussissent veulent la même chose.
On ne construit plus seulement une maison.
On expose sa réussite.
Le modernisme devient un signe extérieur de réussite.
Et contrairement à tant de modes architecturales, celle-ci fonctionne. Les façades filtrent le soleil, les courants d’air traversent les pièces, les pluies de mousson sont anticipées.
À Tuy Hoa, le béton ne faisait pas que frimer : il savait vivre sous les tropiques.





Un patrimoine vivant à l’épreuve du désordre urbain
Ce qui est fascinant à Tuy Hoa, c’est que ce modernisme n’est pas forcément monumental et a perduré après les années 80. Il se glisse dans une shophouse familiale, un vieux cinéma de quartier, une villa d’angle ou un banal immeuble administratif.
Une architecture pensée pour le climat avant d’être pensée pour la gloire.


Toujours habitée, toujours utile, parfois dissimulée sous une forêt de câbles électriques, d’enseignes lumineuses ou de rénovations approximatives. Il faut apprendre à regarder au-delà du désordre pour retrouver les lignes d’origine.
Tuy Hoa n’est pas un musée du modernisme, c’est un modernisme qui n’a jamais cessé de vivre.







Respirer et cadrer
C’est précisément ce qui fait le sel de Tuy Hoa et qui la différencie des ruches étouffantes du pays. Ce plan en damier, hérité d’un urbanisme colonial puis développé au milieu du XXème siècle, donne à la ville ce luxe devenu rare au Vietnam : de l’espace, de l’air, et du recul pour regarder en l’air.
Ces larges avenues ombragées par les caïlcédrats ou les flamboyants ne sont pas juste agréables pour flâner, elles sont le cadre idéal pour cette chasse aux trésors.




Parce que pour capter le modernisme tropical, il faut de la distance. Il faut pouvoir traverser la rue, se poster sur le trottoir d’en face, sous l’ombre d’un arbre, et cadrer.
Ce recul manque aussi à une bonne partie de l’industrie touristique. À force de recycler les mêmes itinéraires et les mêmes promesses, elle ne regarde plus le Vietnam : elle le reproduit.
Et c’est précisément pour cela que Tuy Hoa ne figurera sans doute jamais sur cette foutue bucket list.









