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Saïgon. Un carrefour. Un siècle d’histoire.

On s’épuise parfois à courir la ville avec un guide qui sert toujours la même soupe alors qu’il suffit de se poser quelques instants à un carrefour pour saisir un pan de l’histoire d’une ville.

Le carrefour Ham Nghi – Ho Tung Mau est de ceux-là.

Ici, pas besoin de cavaler.

Il suffit de regarder autour de soi.

Et d’assembler les morceaux du puzzle.

Parfois, il suffit de rester debout à un carrefour pour voir passer un siècle.

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Une artère née de la boue

Avant d’être un boulevard, Ham Nghi était un arroyo.

Le rạch Cau Sau, le « canal du pont aux crocodiles ». On y élevait des crocodiles pour leur viande. La peau et les dents trouvaient elles aussi preneur.

Puis les Français comblent l’eau.

La boue devient une avenue.

En 1877, elle prend le nom de boulevard de Canton, en référence à la forte présence de marchands cantonais installés dans le quartier.

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Puis vient le chemin de fer.

En 1885, la ligne Saïgon–My Tho, première voie ferrée de l’Indochine française, part du boulevard de Canton, qui deviendra par la suite boulevard de la Somme, et file vers le delta.

Pas exactement pour le tourisme.

Le business colonial se fout de la poésie du Mékong.

Il veut que ça circule.

Le calcul est simple : mettre les richesses sur rails.

Le triomphe du camion et de la route aura raison d’elle. La ligne est définitivement abandonnée et démantelée en 1958.

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Au bout du boulevard, face à la rivière, se trouvait la Régie de l’Opium. Le sommet de l’asservissement cynique de l’Histoire coloniale indochinoise. Un poison d’État qui remplissait copieusement ses caisses.

Au départ des Français, le gouvernement de la République du Vietnam rebaptise le boulevard du nom de l’empereur Ham Nghi.

Celui qui avait refusé la tutelle de ceux qui étaient venus avec de grands airs.

Mission civilisatrice, morale, progrès.

Derrière les grands mots : de la racaille en col blanc et moustache cirée.

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Les canailles de la finance

À quelques mètres de là, au 32 Ham Nghi, à l’angle de Ho Tung Mau, se dresse fièrement un immeuble Art Déco construit en 1925-1926 pour la Société financière française et coloniale, la SFFC.

Une pieuvre financière qui trempe ses tentacules dans tout ce qui fait tourner l’économie coloniale : caoutchouc, distilleries, électricité, sucreries, crédit, mines…

Derrière les façades élégantes, les corniches et les lignes impeccables, il y a les capitaux, les concessions, les plantations, les mines, les infrastructures et la finance.

Le décor a de la gueule.

La mécanique derrière, beaucoup moins.

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Et quelques dizaines de mètres plus loin : le marché cho Cu.

Là, on retire les gants blancs. On se passe la main dans les cheveux. On ne trafique plus sous les dorures en complet veston mais à même le trottoir ou dans l’arrière-salle d’un café, en débardeur et pantalon fripé.

Et ça bricole toujours.

La finance coloniale et le marché populaire se retrouvent quasiment nez à nez.

D’un côté, les sociétés financières qui exploitent et organisent les ressources de l’Indochine.

De l’autre, les marchands, les boutiquiers, les Chinois de Saïgon, les négociants, les flux de marchandises.

Deux économies. Deux échelles. Deux façons de trafiquer.

Et entre les deux, quelques dizaines de mètres à peine.

Et des petits arrangements.

La boue de l’arroyo n’a pas complètement disparu.

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Le carrefour de la bascule

De son arroyo où il se cachait, le Vietcong est sorti le 30 mars 1965 pour faire exploser une Citroën Traction Avant bourrée de 150 kilos de TNT au 39 Ham Nghi. L’explosion rase une partie de l’ambassade américaine, fait 22 morts et plus de 180 blessés.

Jusqu’alors, la guerre se jouait surtout dans les maquis ou la campagne.

En frappant au cœur du quartier d’affaires et de commerce, dans ce carrefour névralgique de la ville, le Vietcong démontre que le centre-ville de Saïgon n’est plus un sanctuaire.

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L’évènement sera relaté dans le livre de Grene et le film de Phillip Noyce, un Américain bien tranquille.

Le bâtiment est toujours debout. Il fait face à un des mastodontes du modernisme brutalisme. Une structure en béton armé, massive, verticale, qui vient écraser l’ancien monde.

L’Art Déco. Le TNT. Le béton.

Trois époques se regardent dans le blanc des yeux.

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La révolution au matcha

À quelques dizaines de mètres, Eiffel n’a pas pu s’empêcher de jeter du bel acier riveté au-dessus de la rivière.

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La jeunesse dorée a réinvesti le vieil immeuble d’à côté avec l’argent de papa, gagné à la Bourse juste en face.

Eiffel, ils s’en tapent.

Ils préfèrent gueuler sur les murs des slogans qu’ils ne comprennent pas, siroter des matcha avec le détachement de ceux qui viennent de découvrir le vintage et s’afficher dans ce que la ville fait de plus désirable.

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Pendant ce temps, papa monte une opération immobilière.

Il regarde le même immeuble et ne voit ni ses murs, ni sa patine, ni son histoire.

 Juste une parcelle à conquérir.

Il rêve déjà de raser ce qui a encore de la texture pour couler à la place une tour de verre et d’acier.

Les enfants crient la révolution sur les murs.

Papa, lui, fait chauffer le bulldozer.

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La bouffe reste

À l’ombre de l’Histoire et de la tour Bitexco, celle qui joue la fille de l’air mais dont personne ne s’est jamais posé sur son héliport — normal, on n’est pas loin de ce qu’on appelait autrefois la Pointe des Blagueurs — trône depuis plus de soixante piges la cathédrale de la charcuterie saïgonnaise.

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L’une monte vers le ciel, l’autre reste collée au comptoir et découpe du porc.

Chez Nhu Lan, on y retrouve toute la grammaire du cochon : pâté de porc à la vapeur, porc fermenté, pâté brioché, mortadelle, couenne croquante et rôti au miel. Mais aussi du canard laqué, banh mi et autres joyeusetés de la cuisine vietnamienne.

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Les empires passent.

Le pouvoir passe.

Les ambassades déménagent.

Les guerres éclatent puis finissent.

Les noms des rues changent.

Saïgon continue de manger.

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