Vinh Hy, c’est ce village de pêcheurs serré dans sa calanque qui change de morceau sans prévenir. Un DJ posé face à l’horizon qui t’envoie ses meilleurs mix tout au long de la journée.
Pas de carré VIP. Pas de beach bed. Pas de dance floor.
Le seul happy few, c’est toi devant l’océan.
Vinh Hy ne joue pas un seul morceau.
Il change de playlist toute la journée.

Lever de soleil sur la côte déchiquetée
Lumière rasante sur les maquis de Nui Chua et l’île de Binh Ba, l’eau presque immobile.
Premier set de la journée : electro chill, basse tranquille, avec des montées progressives qui accompagnent la lumière du matin sans brutalité.
On laisse les oiseaux, le « to-kay » lourd des geckos et la brise faire les chœurs.


Quand le soleil grimpe, la basse prend du corps, le tempo s’installe.
Le DJ fait monter tranquillement les BPM, calé sur le teuf teuf des vieux rafiots. Puis, il balance l’introduction symphonique All By Myself de Mita Gami.
Fluide, aérien, hypnotique.
Energie très désert chic / Burning Man qui ici fait écho aux paysages.
Quittant le rocher d’où j’ai gobé le lever du soleil, je redescends pleine balle en scooter vers Vinh Hy au son d’un furieux électro swing. Genre Parov Stelar. Des cuivres saturés, un beat house très lourd et un groove immédiat qui donne envie d’ouvrir les gaz en grand dans les virages.
Faut pas je rate les pêcheurs qui déchargent la nuit sur le port.

Cut sec.
Le DJ lâche un truc bien plus épais, texturé et bordélique :
Le bruit des bottes en caoutchouc qui glissent sur le bitume mouillé.
Le choc des caisses en plastique bleu jetées à même le sol.
La glace pilée qui fond à toute vitesse et qui crisse sous les pas.


Le « bánh bao, bánh bao đây » du vendeur ambulant devient le sample d’un rap énervé, recouvert par les voix stridentes des femmes qui négocient au kilo, au milieu de la fumée des premières cigarettes et des moteurs qui pétaradent devant la vendeuse de café.
Ce n’est plus du son qu’on écoute les yeux fermés. C’est une polyrythmie mécanique, moite, qui te tape direct dans le bide.
Le son de la vraie vie qui s’active sans te demander ton avis.

Petit déjeuner sur le port
Sans prévenir, c’est la Walkyrie.
J’ai été trop lourd sur le piment dans la soupe banh canh.
Le DJ vient de lâcher Wagner au complet, exactement au moment où la petite cuillère de piment rouge vif, jetée à la volée dans le bol fumant, commence son travail de sape.
Première cuillère : soupe de poisson douce, bouillon moelleux, nouilles de tapioca glissantes.
Deuxième cuillère : le feu prend.
Les cuivres chargent.
Une goutte de sueur perle sur le front.
La langue brûle.
Les sinus se débouchent d’un coup sec. Autour, ça continue de bordeler, mais à ma table basse en plastique jaune, c’est le drame absolu en cinémascope.

J’attrape mon verre de trà đá comme un naufragé sa bouée, pendant que Wagner me hurle dans les tympans.
Apocalypse. Now.
Compatissant, le DJ glisse un bouzouki soyeux et la voix chaude de Yiannis Parios.
Réconfortant. Apaisant.
Au milieu de ces petites maisons blanches aux volets bleus, Vinh Hy a soudainement un faux air d’Amorgos nước-mâmisée.

Début d’après-midi
Le soleil tape dur sur les reliefs secs de Nui Chua.
Le DJ monte le thermostat.
Deep house solaire, synthés liquides, pianos cristallins, basses rondes qui poussent doucement. Le clapotis de l’eau répond au tempo, la roche surchauffe sous le turquoise aveuglant de la baie, les pas scratchent sur le gravier.
Ça cogne, ça sue, le vent secoue les fourrés desséchés comme un séchoir à cheveux bloqué sur max.


Puis, dans les replis du parc national, il coupe tout.
Plus de basse. Plus de synthwave.
Juste le gazouillis des cascades, le vent dans les feuillages et l’eau qui dévale les rochers.
Un bon DJ sait quand fermer sa gueule.
Et quand le soleil lui aussi baisse d’un ton,
les familles vietnamiennes réinvestissent les plages dans un joyeux bordel.
Le DJ sort la platine Technics, le vieil ampli Denon chromé et les vinyles à papa.
Il réveille le sable avec un furieux Mai Lệ Huyền, la reine du Nhạc Kích Động de Saïgon. Le rock’n’roll secoue la plage avant d’enchaîner sans transition sur Lý Kéo Chài de Hồng Hạnh. Du chant de marins monté sur basse funk, parfait pour voir les gosses sauter dans les vagues.

Ça grésille sous le diamant comme sur les poêles où se trémoussent les banh xeo. Les VU-mètres oscillent doucement au rythme de la marée.
Puis la nuit tombe d’un coup.
Les loupiotes s’allument au-dessus des tables. Le son glisse tranquillement vers un Nhạc Vàng moite et mélancolique.
La voix dramatique de Thanh Tuyền crache doucement dans les enceintes.
Une bière fraîche entre les mains, le regard posé sur la baie qui s’éteint.
Le set est parfait.



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