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Quand la France jouait les dealers en Indochine

Avec l’Opération X, on entre dans les replis les plus sombres et les plus fascinants de la guerre d’Indochine. C’est le moment où la mission civilisatrice range ses beaux principes au coffre-fort pour descendre dans la boue des trafics, là où les galons impeccables fricotent avec les mains sales, où l’aristocratie militaire découvre qu’on ne gagne pas une guerre coloniale en restant entre gens bien élevés de la haute.

À force de vouloir sauver l’Empire, on finit par lui apprendre le langage de la pègre. Les héritiers de Saint-Cyr vont jouer aux apprentis gangsters, les barbouzes en cravate se découvrir une fraternité trouble avec les voyous de Cholon, les trafiquants d’opium et les chefs de milices. Non pas par idéologie, mais par nécessité cynique. De l’Opération X aux frères Guérini, la méthode ne change pas : quand l’État manque de bras, il emprunte ceux des racailles.

Le GCMA : le recyclage des pestiférés

L’histoire du GCMA (Groupement de Commandos Mixtes Aéroportés) est un bourbier moral, une zone grise où la République, aux abois, a choisi le cynisme comme méthode. Ce ne fut pas un simple “nid d’ordures”, mais le réceptacle de tout ce que l’armée française comptait de plus marginal, de plus brûlé, de plus définitivement hors-cadre. On y croise d’anciens résistants pour qui la fin de la guerre fut une tragédie intime, tant ils avaient pris goût à la violence, mais aussi d’anciens collabos ou des survivants de la Division Charlemagne, pour qui l’Indochine devint une terre d’oubli, ou une manière de racheter une peine de mort par le sang des autres. Une constellation de petites dictatures locales, tolérées tant qu’elles servaient la cause.

Cet univers trouble fut théorisé et encadré par Roger Trinquier, esprit froid et méthodique, pour qui la guerre moderne n’avait plus besoin de codes d’honneur. Il fallait retourner les méthodes de l’adversaire contre lui, sans état d’âme. Le GCMA fut l’un des laboratoires de cette guerre dite “révolutionnaire”, dont les ravages se feront sentir plus tard, avec une sinistre cohérence, en Algérie.

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Trinquier, l’architecte du vide moral

Le financement occulte de la guerre des maquis

Le GCMA, créé pour encadrer les minorités ethniques Hmong, Thaï et Dao contre le Viêt Minh, avait un besoin vital de fonds secrets pour payer ses partisans et acheter des renseignements. L’Opération X était le circuit secret de l’opium. Sur le terrain, ce n’était pas une manœuvre, mais un marché. L’État fermait les yeux, la pègre ouvrait les routes, les fumeries et les caisses. On finançait la guerre avec l’opium, on achetait les fidélités au kilo, on appelait ça du renseignement. Les officiers signaient proprement pendant que d’autres faisaient le sale travail à leur place. La morale restait à Paris, l’argent circulait à Saïgon, et chacun y trouvait son compte. Ce jour-là, la France ne combattait plus l’ennemi : elle traitait comme un vulgaire caïd de cité. Elle gèrait un territoire comme un narcotrafiquant gère ses points de deal.

Quand l’Empire se retira et que les généraux remirent leurs gants blancs et leurs képis bien droit, les partisans Hmong, Thaï et Dao restèrent seuls avec leurs morts. Ils découvraient alors que la fidélité coloniale n’avait jamais été qu’un contrat à durée déterminée.

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La France a armé des mains qui n’avaient rien demandé
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La France a utilisé ces peuples comme on utilise un consommable de guerre

Un monstre qui échappe à son créateur

Dites-vous bien que le trafic d’opium d’État en Indochine n’a pas disparu avec les accords de Genève en 1954.  Il s’est simplement relocalisé dans les angles morts, toujours au soleil, accoudé avec un Pastis à la Méditerranée. Les circuits, les hommes et les tolérances administratives ont survécu à la guerre, recyclés dans la métropole portuaire. N’allez pas croire que la French Connection est née dans un bar crasseux du Vieux-Port par génération spontanée. Elle s’est nourrie d’un savoir-faire, de routes, de protections et d’habitudes forgées quand l’opium finançait officiellement une guerre coloniale. Ce que le pays des droits de l’Homme avait toléré là-bas au nom de la raison d’État, il a mis des années à le combattre ici, découvrant trop tard que les filières n’avaient pas oublié qui les avait laissées prospérer. La cravate est restée nouée, mais le sang a fini par tacher le tapis des ministères lorsque le président Nixon, lui aussi friand des opérations spéciales, a forcé la France à démanteler son propre monstre.

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Le savoir-faire logistique de l’Indochine devient le moteur de l’héroïne marseillaise

Un miroir de l’actualité

La France s’inquiète d’un possible narco-état comme on redoute un avenir qu’on a longuement expérimenté ailleurs. Elle tremble aujourd’hui devant ce qu’elle a jadis pratiqué loin de chez elle, avec méthode, pragmatisme et une remarquable capacité d’auto-absolution. La République, surtout dans ses marges coloniales, a longtemps cultivé ce qu’elle nomme, la main sur le cœur et le tailleur impeccable, un “pacte de nécessité”, une façon élégante de dire qu’elle savait parfaitement s’entendre avec la pègre quand la vertu devenait encombrante. La République n’a jamais été innocente, elle a seulement été sélective. Quand la loi gênait, on passait par les marges. Quand l’honneur coûtait trop cher, on traitait avec ceux qui n’en avaient pas besoin.

4 réflexions sur “Quand la France jouait les dealers en Indochine”

  1. Analyse implacable d’une part d’ombre que nous avons trop longtemps tue par devoir de réserve. En ancien soldat, je salue ce rappel historique lucide sur les dérives cyniques de l’État en Indochine. Un texte nécessaire pour affronter notre passé sans œillères, avec la rigueur que mérite la vérité.

  2. J’ai connu des anciens des GCMA, au début des années 80.
    Ils n’avaient pas oublié leurs partisans.
    Ils en parlaient les larmes aux yeux, la rage au cœur.

    Du passé, ils m’ont parlé.

    Du présent d’alors (fin des années 70 et début des années 80), ils ne me dirent rien, me faisant juste comprendre qu’ils leur faisaient parvenir de l’aide. Et qu’il y avait aussi avec eux des « Anciens ».

    Mais je ne sus rien.
    Culture du secret et prudence.

    Il y avait autre chose que l’opium.
    Il y avait la fidélité à des compagnons de combat.

    Les minorités ethniques d’Indochine étaient hostiles au communisme et donc alliées de la France.

    Et je suis choquée que vous ne présentiez Trinquier que sous un angle bien négatif.

    1. Cher Bazan, merci pour votre message.
      Il faut tout d’abord comprendre une chose tout à fait essentielle : l’armée française était une force d’occupation. Elle a voulu par tous les moyens, même les plus sales, restaurer son autorité au détriment d’un peuple qui n’aspirait qu’à son indépendance. Derrière les discours officiels sur la « grandeur de la France » ou la « mission civilisatrice », se cachait une réalité purement comptable : l’Indochine était une grandiose machine à cash qu’il fallait protéger à tout prix. Le soldat français s’est battu pour le capital, le soldat vietminh pour sa liberté au même titre que ce soldat français qui s’était battu quelques années avant contre le joug nazi. Remettons un peu les choses dans l’ordre.

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