Les photos de profil étaient aguichantes : des cratères volcaniques émeraude qui plongent dans une mer turquoise, des falaises noires dramatiques, des bateaux de pêcheurs qui gigotent, un ail miracle censé purifier tous mes excès.
Puis le ferry a accosté.
Et là, le rendez-vous Tinder a tourné au vinaigre.
Les filtres avaient fait illusion.
Au lieu d’une aventurière magnétique, je découvre une île habillée à la va-vite. Chacun a coulé sa dalle, monté ses parpaings, et tant pis pour le voisin, tant pis pour l’histoire que le paysage était censé raconter. On se retrouve avec une île qui a l’âge de ses volcans mais la gueule d’une banlieue grise en chantier permanent.
Ly Son est peut-être l’un des plus beaux potentiels du Vietnam. C’est aussi l’un de ses plus grands rendez-vous manqués.
Parce que la nature et les anciens avaient déjà fait 90 % du travail.
Il ne restait qu’à ne pas gâcher les 10 % restants.

La nature exclue de la prière ?
Je m’accroche au cratère de Thới Lới en me disant « si je regarde vers le large et que je plisse les yeux, ça passe », mais dès que je redescends sur le port, le charme est rompu.


Je m’interroge.
Ici, les croyances savent cohabiter.
Une pagode regarde une église qui répond à un temple caodaïste. Les spiritualités vivent côte à côte sans se marcher dessus.
Les hommes savent parler aux dieux, mais ils ont oublié comment parler à la terre.
Pourquoi la nature est-elle exclue de la prière ?

J’ai le sentiment que le respect s’arrête souvent au seuil du temple. Derrière le portail sacré, le sol est balayé, l’encens monte droit, les proportions frôlent la poésie. Dehors, le paysage redevient un terrain à conquérir.
Peut-être faut-il comprendre d’où vient ce regard.



Pendant des générations, la nature n’a pas été une carte postale. Elle était une adversaire. Le volcan, une terre ingrate où l’on s’écorche les mains pour faire pousser l’ail. La mer, un pari quotidien dont on ne revient pas toujours.
Alors, quand le tourisme apporte enfin de l’argent, le béton n’est pas vécu comme une profanation. Il ressemble à une revanche.
Couler une dalle, c’est sortir de la précarité.
Le drame, c’est que cette victoire finit parfois par dévorer ce qui l’a rendue possible.
La falaise devient un photobooth. Le panorama, une opportunité. Le rivage, une façade à rentabiliser.
Les dieux ont gardé leur sanctuaire.
Le paysage, lui, attend encore le sien.


Le naufrage
Ou son influence.
À Ly Son, elle est magnifique, l’influenceuse.
Robe en lin couleur sable, chapeau de paille réglementaire, maquillage impeccable, posture étudiée, regard perdu vers l’horizon comme si elle venait d’inventer la contemplation.

Je la retrouve quelques heures plus tard, assise en équilibre sur son tabouret en plastique bleu, à dix centimètres du goudron, en train de feindre l’extase culinaire. Pendant qu’elle cherche la lumière parfaite pour sa story, ses sandales baignent dans le jus de la réalité : un tapis d’os de poulet, de serviettes grasses, de cure-dents usagés, des canettes de bière et des mégots.
Le contraste est si violent qu’il en devient drôle.

La fille au chapeau refuse de voir que le décor qu’elle est venue consommer est un dépotoir. Comme les abords de la plage où, quelques heures plus tôt, elle prenait des manières pincées.
Est-elle seulement consciente qu’elle partage avec le type qui jette ses os par terre exactement la même mécanique mentale ? Le culte du « moi, tout de suite ».
Le moindre effort. Après moi, le déluge.
Lui balance ses déchets pour s’éviter trois pas jusqu’à une poubelle. Elle nettoie le paysage au grand angle pour s’acheter une existence un peu plus photogénique.
Même paresse. Même cynisme. Même sabotage.
L’un salit le réel. L’autre le blanchit.


Le lendemain, sur le ferry du retour, le masque tombe.
La mer forcit. La coque cogne. La poésie se noie.
La robe en lin couleur sable est froissée. Le chapeau de paille roule dans l’allée souillée. L’influenceuse, elle, vomit sans retenue dans un sac plastique, à l’unisson de toute la banquette. Le maquillage coule avec la bile.
Les manières étudiées cèdent devant les spasmes.
Il n’y a plus de grand angle. Plus de filtre. Plus de recadrage capable d’effacer la misère ou le ridicule.
La mer se fout royalement de sa story.
Le réel reprend ses droits par le bas, entre le moteur diesel et les haut-le-cœur collectifs.
Fin du shooting.
Terminus, tout le monde descend.


Simplement délicieux !
Salut
J’apprécie énormément votre écriture, très rentre-dedans, et vos angles toujours surprenants mais j’ai l’impression que vous faites preuve d’une certaine misogynie. Les femmes ont souvent le mauvais rôle je trouve.
Merci pour votre éclairage
Salut Magalie
Merci pour le retour et pour l’intérêt que tu portes à mon écriture.
Je comprends que la scène de l’influenceuse sur le ferry puisse faire tiquer si on la lit au premier degré. Mais si la femme a le mauvais rôle dans ce texte précis, ce n’est pas parce qu’elle est une femme : c’est parce qu’elle incarne une posture.
Si le personnage avait été un digital nomad en chemise à fleurs qui vend des formations Crypto depuis sa terrasse à Ly Son, le traitement aurait été le même.
En tout cas, ravi de savoir que le ton et les angles te font réagir. C’est aussi fait pour ça.
À bientôt !
Merci d’avoir pris le temps de répondre.