Ah, Houlgate ! Si Trouville est la comtesse digne et Deauville la courtisane m’as-tu-vu qui parade sur ses planches, Houlgate, c’est un peu celle qui s’est faufilée en douce par la porte de derrière.
Sans invitation
Mais avec assez d’allure pour qu’on finisse par lui faire une place à table.
C’est la station qui a poussé d’un coup dans son coin, à l’ombre des falaises des Vaches Noires, pour attirer la bourgeoisie parisienne un poil moins noble mais blindée de thunes, celle qui cherchait à s’encanailler face à la mer mais avec des villas encore plus excentriques, plus chargées, plus insolentes de néo-normand et de néo-gothique.
Une élégance tranquille, confidentielle qui perdure.
Mais attention, derrière ce grand spectacle architectural un peu outrancier, ce physique de brique et de tourelles, se cache la violence pure du capitalisme du XIXème siècle.

La carte postale normande
J’ai toujours plaisir à retourner à Houlgate.
La ville séduit. Elle est l’archétype parfait de la carte postale normande.
Villas cossues sagement alignées face à la mer, décrochements de toitures dégringolant de la colline pour venir butter contre la régularité des cabines de plage. Versailles ou 16ème arrondissement à la plage, Apolline et Marius avec leurs seaux en plastique.


Pas de décibels, pas de bling-bling, pas de lounge prétentieux sur la plage, pas de douche au champagne ni de yacht qui barbotte.
On cultive la discrétion.
Mais une discrétion de bon ton, bien peignée, avec la marinière de marque et les mocassins qui ne risquent pas de choquer.


Même le camping est de bon aloi. Accoudé à la mer, sans toboggan et soirée miss camping, il cultive l’art du profil bas.
C’est le camping version bon père de famille où l’apéro ne déborde pas.
Un vrai décor de « bonne France » bien sous tous rapports, une bulle protégée, un refuge ouaté pour classes aisées qui veulent s’offrir le spectacle de la mer sans jamais en subir les vagues.
Et quand j’emmène ma maman en vacances, ça ne se refuse pas.


Le goût du sang
Derrière la poésie des façades à pans de bois, des céramiques bleues et des tourelles néo-gothiques d’Houlgate, il n’y a pas que de la dentelle.
Il y a l’appropriation brutale d’un territoire rural et maritime par la bourgeoisie marchande et financière du Second Empire et de la IIIᵉ République.
Ces villas n’ont pas poussé par l’opération du Saint-Esprit ou par l’amour de l’art marin.
Elles ont été construites avec la sueur et le sang de la révolution industrielle. C’est le pognon des mines de charbon du Nord, des hauts fourneaux, de la spéculation boursière naissante et de l’exploitation coloniale qui est venu se matérialiser dans la brique et le stuc face à la Manche.







Houlgate n’est pas née d’un élan poétique, mais d’une opération de spéculation immobilière pure menée dès 1858 par la Société immobilière d’Houlgate fondée par le banquier parisien Victor Delagarde et l’avocat Onfroy.
« Maman, cesse un instant de te pâmer devant toutes ces propriétés. Ne sois pas naïve. »
Ces villas, ce sont des coffres-forts esthétisés.
Elles ont le goût du sang, de la sueur, et du mépris de classe le plus total, figés dans la pierre sous un label de station balnéaire familiale.


Le vernis Belle Époque, n’est au fond que l’emballage marketing de ce braquage immobilier. C’est l’étalage en briques du pouvoir financier le plus décomplexé.
Pendant que le mineur ou l’ouvrier crevait à la tâche à 40 ans dans la crasse des usines, le grand bourgeois parisien s’offrait sa folie en bord de mer pour y envoyer sa femme soigner ses vapeurs et ses gosses prendre l’air iodé trois mois dans l’année.
C’est le triomphe insolent d’une classe sociale qui étale ses dividendes sur le sable.
Une colonisation de la côte par le fric. Le plus sale.
La bonne France de la Belle Epoque
Et puis, il y avait deux églises à Houlgate.
Protestante ou catholique, peu importe. Toutes deux servaient de brevet de bonne conduite morale et de caution d’honorabilité à cette société de canailles en col blanc.
L’obscurantisme financier de la semaine soigneusement lavé par la lumière chrétienne du dimanche matin.


Pendant que Bobonne faisait la charité auprès du curé, Monsieur montait ses petits plans financiers entre amis dans le Grand Hôtel ou le long de la promenade, les mains derrière le dos, le cigare aux lèvres, en contemplant au loin les cargos qui entraient et sortaient du Havre.
Un vernis de sainteté pour solder les comptes de la spéculation.
Le mignon en façade, le fric derrière
Pour masquer la brutalité de l’accumulation financière, la consigne architecturale était : faire pittoresque, presque naïf.
Observez cette abondance d’épis de faîtage en céramique.
Les chats, les mouettes, les saints ou les érudits, les épis stylisés de la faïencerie d’Avisseauou de Saumur participaient directement à cette mise en scène.
Poser un petit chat en terre cuite sur la toiture d’une villa néo-normande de quinze pièces, c’était adoucir l’impact visuel de la fortune et singer une rusticité champêtre complètement fabriquée.




Ces céramiques très coûteuses servaient de signature visuelle entre pairs, tout en affichant un visage bon enfant aux promeneurs.
C’est tout le génie du décor balnéaire de cette époque. Rendre la fortune aimable.
Derrière le petit chat en terre cuite, il y a le capital le plus féroce.
Celui qui sort les griffes.
Et qui attend sa souris.

