Ce n’est pas une brosse à reluire, c’est un diagnostic.
Le tourisme d’aventure au Vietnam est mort.
Mort de sa propre propreté, étouffé par le confort et la norme. Plus de personnages. Plus de types capables de défoncer les portes des certitudes à coups de bottes.
Fredo incarnait ce tourisme d’instinct, de vérité et d’improvisation.
Il ne vendait pas des circuits, il imposait une prise de risque.
C’était l’époque où l’on ne cherchait pas à sécuriser l’expérience, mais à la vivre jusqu’au rupteur. Aujourd’hui, on a remplacé l’imprévu par des assurances responsabilité civile et la poussière par le gel hydroalcoolique.
On a gagné en fiabilité ce que l’on a perdu en âme.
On a remplacé les personnages par des prestataires.

Compagnie Bourlingue : la mécanique des fluides
Quand dans les années 2000 le tourisme au Vietnam marchait en chaussons.
Semelles épaisses.
Zéro aspérité.
Zéro monde.
Fredo a foutu les voyageurs pieds nus. Qu’ils sentent la brûlure du bitume. L’écorchure du gravier. La moiteur qui colle, la crasse qui ne s’excuse pas.
Qu’ils arrêtent de glisser. Qu’ils accrochent.


Instinct ou rien.
Fraternité ou la porte.
Générosité jusqu’à se vider.
Et pour le baptême : boue, sueur, rượu.
C’était l’esprit Bourlingue.
Le Vietnam ne se visite pas, il s’encaisse.
Dormir chez l’habitant n’était pas encore un concept mais une évidence. C’était la panne mécanique qui décidait de la couche. Moteur ouvert sur le bas-côté. Mains noires. Odeur d’huile chaude. La panne n’était pas un échec logistique mais un carton d’invitation.
Certaines de ses plus belles amitiés se sont scellées dans le cambouis.

L’étendard de la Compagnie Bourlingue, c’était elle : la Minsk. Ce tracteur biélorusse qui fumait plus qu’un vieux Lolo était la seule machine capable d’encaisser l’insulte des pistes du Nord.
Si elle tombait en panne, n’importe quel forgeron de village pouvait la réanimer avec un bout de fil de fer et un gros coup de savate. Des années plus tard, ce n’est pas Fredo qui a raté le virage, mais les voyageurs.
En privilégiant le confort d’une japonaise, ils ont acheté la tranquillité au prix de la rencontre. L’aventure est devenue un itinéraire fléché sur un écran LCD, là où la Minsk nous jetait, tête la première, dans l’humanité brute du bord de piste.


Le Tet Fiesta Tour : la caravane baroque
Le Tet Fiesta Tour, c’était avant tout un acte de politesse.
Durant cette tournée annuelle des popotes, la moto n’était qu’une façon de faire passer la gueule de bois.
Un alibi.
Le prétexte facile pour jouer à saute-mouton dans les montagnes et s’en aller festoyer chez ses amis : Thai, Tay, Dao, Nung, Hmong ou Lolo. Des gens bien mis qui traitent le banquet comme une affaire d’État, surtout quand la lune décrète le Nouvel An.
La basse-cour au complet sur la natte. C’est qu’on a joué du couteau tout l’après-midi. Les coudées sont franches. Ça gueuletonne, ça chante, ça crie, ça rit.
On va vomir entre deux culs secs.
Par bienséance.
Pour ne pas offenser l’hôte qui continue de verser. La natte est un champ de bataille jonché d’os de poulet et de bols renversés, une géographie du chaos où les derniers survivants fument des pipes à eau comme on respire un masque à oxygène.

« J’espère que tu l’as bien vu l’esprit du Têt ! Regarde, on est en train de manger sur la table, de boire sur la table, de marcher sur la table, de danser sur la table et on va y dormir sur la table ». M’a-t-il asséné à ma question un peu naïve.
Avec un « merde » en point d’exclamation.
Le Tet Fiesta Tour c’était le partage.
Avant tout.
Une caravane baroque où s’accrochaient au fur à mesure les hôtes qui devenaient à l’étape suivante des invités. Ce n’était pas un circuit de comptable rédigé sur tableur Excel.
Et quand la secrétaire lui glissait, le souffle court, qu’ils étaient déjà dans le rouge à la moitié du parcours :
« Tournée générale, bordel ! ».
Histoire de remettre de l’ordre dans les priorités.
Vu Linh : la Tour de Babel des idées
Un Tet Fiesta Tour n’a pratiquement jamais fait l’impasse sur Vu Linh, village Dao Quan Trang accroupi au bord du lac Thac Ba.
Il y a jeté une ancre pour empiler idées, projets, loufoqueries.
Une auberge espagnole où l’on construit des mondes. Chacun est le bienvenu pour mettre la main à la pâte des chantiers socio-éducatifs, culturels, artistiques ou agricoles.
Le résultat est un fracas magnifique : des concerts, des festivals où une chanteuse de blues répond aux incantations du chaman, où un accordéoniste allumé emboîte le pas d’un joueur de flûte traditionnelle, où le claquement sec des lattes de bambou frappe aussi fort que la caisse claire d’une batterie.
À Vu Linh, personne ne parle la même langue.
Mais tout le monde bat le même rythme.
Et ça cogne toujours juste.



Même dans le portrait votre écriture nerveuse, vive, tendu fait le job à merveille.
Sacré époque et sacré personnage ce Fredo. C’est comme les bons films, avec de vrais dialoguistes, de vraies gueules, des seconds rôles qui crevaient l’écran, ça a disparu.
Les gens préfèrent bouffer de l’Emmental au lait pasteurisé que du Bleu d’Auvergne au lait cru.
Bonne suite !
Témoins privilégiés de cette aventure humaniste Fredo a avancé dans sa vie en prenant soin de faire avancer les autres.
Bises frangin ❤️ (trăm phần trăm)
Quel bonheur de replonger dans ces années-là… J’ai eu la chance d’être un heureux témoin de cette folle aventure, et même de mettre un temps les mains dans le cambouis avec Fredo, notamment lors de l’ouverture du Phuc Tan Bar.
Je me souviens particulièrement d’une soirée de clôture à la Vie Vu Linh, une sorte de fest-noz ethnique à la sauce Bourlingue. Une fête sans mode d’emploi, où l’on a festoyé jusqu’à plus soif… et où j’ai fini, après avoir dévalé un escalier abrupt sur les fesses, à dormir dans la boue. Une vraie nuit de Bourlingue, quoi ! 😂
Respect à Fredo, l’initiateur de cet esprit si particulier : celui où la panne devient une rencontre, où l’inconfort ouvre les portes, où l’on partage avant de compter et où les meilleurs souvenirs se fabriquent rarement dans le confort.
Quelque part, je regrette aussi que le Vietnam se soit peu à peu aseptisé, que certaines aspérités aient disparu avec le tourisme moderne. Mais l’esprit, lui, peut voyager.
Et aujourd’hui, il reste encore des terres vierges à conquérir… Venez donc à Mada ! Ici, il y a encore de quoi se salir les pieds, se perdre un peu, rencontrer beaucoup et inventer de belles histoires.
Instinct ou rien.
Fraternité ou la porte.
Générosité jusqu’à se vider.
Trois lignes, tout est dit !
Seb
Quel personnage !
Ode à l’instinct, le notre…sinon…c’est la cata, c’est vrai !
Le confort chloroforme…
Bises de réconfort.
Fredo. Je l’ai côtoyé lors d’un reportage tv dans le Nord Vietnam. Quelle
Générosité, quelle folie, quel sens du contact . Il nous a permis de nous immerge dans cette culture paysanne du Nord Vietnam comme jamais
Nous n’aurions pu le faire en si
Peu de temps. Je me souviens des apéros le soir qui n’en Finissaient pas, et des
Petits matins ensoleillés par son sourire. Salut Fredo et bon voyage à toi.
Inimitable!
Certains ont essayé,
Puis le temps a passé et Frédo est resté Frédo!
Tant pis pour ceux qui ont raté ça, quelle chance pour ceux qui ont pu découvrir une partie du Vietnam grâce à lui… j’en fus, deux fois et voilà des années que je rêve d’y retourner… tout en craignant d’être « déçu »; exactement ce que votre article décrit.
Alors que reste-t-il aux voyageurs?
Normally I don’t read article on blogs, but
I would like to say that this write-up very compelled
me to take a look at and do it! Your writing style has been surprised me.
Thanks, very great post.