Le Continental Hotel Saïgon a cette morgue des vieux oncles.
Légèrement boiteux, les sourcils en bataille, du poil dans les oreilles, les lunettes rafistolées sur le nez. Il regarde la rue avec la certitude de ceux qui savent qu’ils plaisent encore. Même si personne ne leur a demandé.
On ne lui fait pas au vieux briscard
Il laisse les jeunes premiers s’épuiser à courir après la lumière, à aligner le faux marbre et les écrans LED. Lui, il garde son éclairage tamisé, son cuir craquelé et sa moquette un peu lourde.
Il n’a rien à prouver à une époque qui change d’avis tous les six mois.
Et qui surtout n’en a pas beaucoup.

Les fantômes du Continental
Quand il me voit arriver, il avance vers moi avec le flegme de ceux qui ont déjà tout vu passer : les régimes, les devises, les uniformes, les touristes en bermuda.
« La terrasse, c’est pour plus tard. Viens avec moi dans les étages. » me glisse t-il.
Escalier en bois sombre, tapis rouge retenu par les tringles en laiton et cette rampe massive. C’est toute l’histoire de Saïgon qui monte et qui descend depuis plus de 140 ans.
Il a porté plus d’Histoire que bien des livres.


S’arrêtant devant une chambre, il me glisse :
« Tu entends le clac-clac rageur de sa Remington ? Tu sens L’odeur du cigare froid ?
Écoute. Le pas lourd de Bodard sur le parquet. Il fait les cents pas, cherche son sujet. Suant à grosses gouttes, débraillé, la chemise racontant le déjeuner et le dîner de la veille.
Un seigneur de la guerre flamboyant. Une taxi-girl inaccessible. Un croupier crasseux du Grand Monde. Un policier véreux de la Sûreté. Le petit employé de l’import-export déjà intoxiqué. Le marchand chinois en débardeur, riche à millions. Le mandarin barbichu.
Toute une faune indochinoise passe la porte.
Elle s’attable. Boit. Triche. Ment. Baise. Négocie.
Et Bodard soupèse. »
« Tout à l’heure, ajoute-t-il, Bodard descendra au bar. Il paiera l’apéritif à Jean-Baptiste Corsi.
Pour lui acheter une rumeur. »

« Continuons. Passons Lartéguy, Dorgelès et Malraux. Viens avec moi à la chambre 307 ». La porte s’ouvre sur une chambre aux dorures un peu fatiguées, à la descente de lit râpée, aux plafonds trop hauts pour être honnêtes.
« C’est là que séjournait Phạm Xuan An », lâche-t-il sur le ton de la confidence.


Il me faut une dizaine de secondes.
Patrick Pesnot. Monsieur X. Cette voix qui racontait si bien les vies à double fond.
Journaliste de Time. Espion communiste. Ami des Américains. Informateur clandestin. Un type capable de déjeuner avec ceux qu’il espionnait et de rentrer ensuite transmettre ce qu’il avait entendu à Giap.
Saïgon en un seul homme.
Le genre de type qui a vécu une double vie extraordinaire et n’a pas besoin d’avoir sa plaque dans le centre de Saïgon pour être partout dans l’histoire de la ville.
C’est ça le Continental.
Une porte ouverte.
Une grande claque dans la gueule.

La comédie humaine de Radio Catinat
« Allez, viens avec moi au cœur du réacteur ».
Ah m’y voici, la terrasse du Continental !
Cette gigantesque machine à fabriquer de l’information, de la rumeur, des alliances, des intrigues et des emmerdes. Celle que j’ai fantasmée pendant des années à travers des livres.
Pendant des années, je l’avais imaginée.

Les journaleux. Les diplomates. Les militaires. Les trafiquants. Les filles. Les types qui savent. Ceux qui parlent trop. Ceux qui ne parlent jamais. Le vermouth. Le Pernod. Le cognac-soda. Les indics. Les hommes de main du Binh Xuyen. Les grandes fortunes. Ceux qui veulent leur piquer. Les cocus. Les galants. Les esclavagistes bien sous tous rapports.
L’humanité puante.
À siroter sous ombrelle et costume blanc.
Impeccable.
Et maintenant, je suis assis dedans.
Dans un décor triste.
Pas un ragot à écouter.
Pas une fille en ao dai à admirer.
Pas un maître d’hôtel qui vous hèle pour un télex.
Pas un officier à qui jeter mes gants au visage.
Juste le flot écœurant de scooters et de SUV.
Je ne regrette même pas vraiment le passé.
Je ne l’ai pas connu.
Je regrette qu’il n’y ait plus rien à écouter.
À regarder.
“Au fait, moi c’est Mathieu. Mathieu Francini. Me dit-il en s’éloignant ».



