Hoi An ne marche pas.
Elle défile.
Comme une création de Christian Lacroix échappée d’un podium, saturée de couleurs et de tissus superposés, elle change de costume d’un trottoir à l’autre.
Aguicheuse dans les temples des congrégations chinoises, éclatante d’or et d’encens, puis retenue, presque sombre, sous les charpentes de bois des maisons anciennes, elle enchaîne les rôles sans jamais quitter la scène.
Une courtisane de théâtre plus que de rue.
Une ville qui ne se traverse pas, mais qui se regarde défiler.
Le défilé commence en fanfare
Ces temples des congrégations chinoises, sous le soleil naissant, sont des mannequins immobiles.
Veste boléro, arlésienne, matador : tout y est.
Bâtis par des marchands pour impressionner, pour afficher leur puissance autant que leur exil, ils relèvent moins de l’architecture que du costume.
Le matin, sous les sunlights du podium, la pierre devient textile.
Pas de mannequins anorexiques.


Les dragons parlent fort. Les phénix sont dodus. La porcelaine éclatée montre le ventre.
Ici, le baroque ne fait pas régime.
Les encensoirs suspendus en spirale, les rideaux de fumée gris-bleu qui découpent l’espace, les motifs de vagues et de nuages sculptés aux angles des toits. Tout participe d’une scénographie d’opéra, entre théâtre et dévotion.
Une couture de pouvoir.
La Camargue et le Vietnam se connaissent. Très bien.
Ce n’est pas une image.
Il y a un siècle, des anciens soldat indochinois sont venus jusqu’aux marais camarguais. Avec eux voyageaient des savoir-faire, des gestes et une certaine idée du riz qui allait durablement marquer le paysage.




Le fard des ombres anciennes
Puis la lumière change, le podium se resserre. La rumeur de la rue s’éteint dès qu’on franchit le seuil des anciennes maisons de négoce. Sous les charpentes de bois de fer et de jaquier, l’exubérance cède la place à une sobriété calculée, presque monacale, mais qui suinte l’argent invisible.
C’est l’envers du décor.
Les poutres patinées par les siècles agissent comme des corsets rigides, structurant l’espace en clairs-obscurs violents. Ici, Lacroix range ses fuchsias criards et sort ses noirs profonds, ses bruns de nacre et ses reflets d’encre de Chine. Le couturier aimait ces silhouettes d’Infantes ou de veuves siciliennes, des blocs de tissu noir coupés net par un col blanc ou un bijou d’or pourpre.
La maison ancienne fonctionne exactement de la même manière.


Conçue comme un long boyau sombre, un deuil architectural, elle s’ouvre pourtant en son centre. Les cours intérieures percent le plafond pour laisser tomber un puits de lumière crue sur les dalles humides. Le soleil y tombe comme un couperet, un spot unique braqué sur le silence.
Le contraste est violent, théâtral, sans transition.


Le noir de Lacroix refuse le vide. Il le sature de perles de jais pour que l’ombre ait du relief. Dans la pénombre de Hoi An, le relief vient des incrustations de nacre. Les poèmes calligraphiés sur les colonnes de bois sombre ne sautent pas aux yeux. Ils attendent le passage d’un rayon de lune ou l’éclat d’une bougie pour renvoyer des reflets opalescents, gris-bleu, presque spectraux.
C’est de la broderie de l’ombre.

Au détour d’une rue, la collection déraille
Hoi An est une ville de symétries chinoises et de perspectives soigneusement alignées. Lorsqu’une façade moderniste surgit avec ses fenêtres à hublots, ses claustras géométriques ou ses balcons de béton, elle vient briser le défilé.
L’œil trébuche.


C’est précisément ce que recherchait Lacroix : l’accident. Une asymétrie dans la silhouette, une rupture dans la ligne, un détail capable de dérégler une composition trop parfaite.
Chez Lacroix, c’est une dissonance volontaire pour rappeler que nous sommes au présent, que la robe, ou la ville, est vivante, et non figée dans le formol d’un musée.
C’est la modernité insolente qui vient dire au passé : « Regarde-moi bien, je m’installe sur ton podium. »

Le salut final
Puis vient le moment où l’on cesse de chercher Lacroix.
La collection continue seule.
Les dragons retournent dans leurs nuages de porcelaine. Les maisons anciennes replongent dans leur pénombre. Les façades modernistes reprennent leur rôle de trouble-fête. La ville change encore de costume au fil des rues, sans demander l’avis de personne.
C’est peut-être là que réside le véritable charme de Hoi An.
Dans cette incapacité à choisir un seul visage.
Ville chinoise, vietnamienne, japonaise, coloniale, moderniste et contemporaine à la fois, elle refuse les catégories comme les grandes élégantes refusent les conseils.
Elle juxtapose l’or et l’ombre, la retenue et l’exubérance, la discipline et l’accident.
Christian Lacroix aurait sans doute reconnu quelque chose de familier dans cette manière de composer.

Non pas une esthétique.
Une liberté.
La liberté de mélanger les époques, les influences, les matières et les couleurs sans jamais chercher à s’excuser.
Alors le défilé s’achève.
Les projecteurs s’éteignent.
Les lanternes prennent le relais.
Et dans la lumière dorée du soir, Hoi An continue de faire ce qu’elle fait depuis plus de quatre siècles.
Défiler.


