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Hoa Binh Hotel : du « Splendide » à la « Paix »

Le Hoa Binh Hotel est une anomalie assumée, une pièce mal rangée dans la vitrine du Hanoi contemporain. Il dérange justement parce qu’il refuse de choisir : ni clinquant, ni chromé, ni parfumé au marketing de luxe. Ici subsiste encore ce que le mot prestige voulait dire entre 1930 et 1986, quand il s’agissait moins d’éblouir que de tenir droit. Le luxe y est solennel, un peu raide, presque mal élevé, et c’est pour cela qu’il est crédible. Il ne fait pas les yeux doux, ne s’excuse pas d’exister, ne cherche ni likes ni ovations. Il se tait, et c’est précisément ce silence, massif, architectural, qui impose le respect.

Histoire : Du « Splendide » à la « Paix »

Le bâtiment a été construit au début du XXème siècle par les Français. À l’origine, il ne s’agissait pas d’un hôtel, mais d’une brasserie/pub appelée Le Coq d’Or. Très vite, il fut transformé en hôtel par l’architecte Fernand Gilles, qui insuffla à l’édifice ce style Art Déco naissant, pour accueillir les officiels français, avec environ 56 chambres dont 12 suites de luxe. En 1931, l’établissement a été rénové et rebaptisé Splendid Hotel, avec un troisième étage ajouté et au total environ 80 chambres, offrant élégance et prestige aux hôtes français, grâce à son emplacement stratégique près des commerces, banques, théâtres et autres centres d’activité de Hanoï.

Nationalisé et promptement rebaptisé Hoa Binh, « paix » en vietnamien, dès 1954, l’hôtel tourne la page du faste colonial sans états d’âme. Fin des dorures, début du protocole. Il devient la maison sérieuse des délégations du bloc de l’Est, le pied-à-terre feutré des conseillers soviétiques, un lieu où l’on parle bas et où chaque couloir a sa mémoire. Lorsque les bombardements américains secouent Hanoï, le Hoa Binh change encore de rôle sans changer d’allure. Centre de presse international, refuge sécurisé pour diplomates étrangers, il continue de fonctionner impeccablement sous une surveillance étatique qui ne laisse rien au hasard. Jusqu’au Đổi Mới de 1986, l’hôtel reste ainsi suspendu hors du temps. Une élégance contenue, presque ascétique, figée dans son propre rôle. Une enclave diplomatique discrète, parfaitement huilée, au cœur d’un Hanoï successivement bombardé, reconstruit, puis lentement réinventé.

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Un style architectural hybride, impeccablement indécis

Le Hoa Binh Hotel joue un jeu subtil, presque malicieux. De loin, il a la tenue irréprochable de l’hôtel colonial classique : silhouette bien peignée, composition sage, corps central flanqué d’ailes comme il se doit. Rien à signaler. Et puis, en s’approchant, le costume craque légèrement. Sous la bienséance, affleure autre chose. Il a la silhouette d’un hôtel colonial classique, mais il porte un « vêtement » Art déco. l’Art déco est là, mais poli, tempéré, presque pudique. Il ne cherche pas à faire la leçon, encore moins la révolution.

L’Art déco strict privilégie les angles vifs, les toits plats et une absence totale de références au passé. Or, sur le Hoa Binh Hotel, on retrouve des éléments très classiques comme l’utilisation de tuiles et de pentes pour évacuer les pluies tropicales, qui s’éloignent des toits-terrasses typiques de l’Art déco pur. La structure quant à elle reste très académique avec un corps central et des ailes, rappelant l’architecture institutionnelle française du XIXème siècle.

Ni tout à fait ancien, ni franchement moderne, il incarne cette élégance coloniale en transition, quand l’Empire commence à simplifier ses lignes sans encore oser les rompre.

Le panache de l’immobilité

On est à mille lieues du Capella de Bill Bensley, de sa relecture maximaliste et joyeusement fantasmée des années 20. Ici, rien ne force le trait. L’ambiance est feutrée, doucement nostalgique. Bois sombre, carrelages d’époque encore vaillants, touches vietnamiennes disséminées sans folklore appuyé : un luxe ancien, discret, qui ne cherche ni à séduire ni à impressionner. Il est là, c’est tout.

L’escalier monumental en bois précieux en est la pièce maîtresse. Une véritable survivance. Il a traversé les époques sans jamais se renier. Ses rampes, élégantes et sobres, dessinent des courbes déjà assagies, annonçant cette transition vers l’Art déco, loin des débordements décoratifs de la Belle Époque. Écoutez-le lorsqu’on l’emprunte : il chante encore. Le regard, lui, se perd naturellement dans les hauts plafonds, les détails architecturaux, les photographies en noir et blanc qui ponctuent les paliers comme autant de jalons mémoriels.

La salle du restaurant, le Splendide, est une capsule temporelle à part entière. Sans doute l’espace qui a le mieux conservé l’atmosphère de l’entre-deux-guerres. Tables et chaises en bois sombre, nappes blanches impeccables : on se croirait dans une brasserie parisienne des années 30, délicatement transplantée sous les tropiques. Derrière le bar, une verrière mêlant métal et verre travaillé s’impose avec une assurance tranquille. Elle évoque aussitôt les jardins d’hiver, les grandes brasseries Art déco, et ce goût des années 30 pour l’esthétique « paquebot », quand le verre et l’acier annonçaient la modernité sans renier l’élégance.

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Un acte de résistance

Les suites du Hoa Binh sont à l’image du reste de l’hôtel : elles sont l’expression d’un confort suranné et d’un espace généreux que l’on ne retrouve plus dans les hôtels modernes. Les pièces sont vastes, héritage d’une époque où l’on voyageait avec de grandes malles et où l’on recevait dans sa chambre. Le mobilier n’est pas vintage par choix esthétique, il est authentiquement ancien.

Séjourner au Hoa Binh Hotel, c’est comme dormir chez une vieille tante de la haute bourgeoisie : rigide sur les principes, droite dans ses tapisseries fanées, et farouchement décidée à ne pas vendre malgré l’appétit vorace des agences immobilières et les enfants, déjà prêts à transformer l’héritage en tours de verre et en promesses creuses. Et dans le Hanoï qui spécule, ce refus-là a des allures de panache.

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