Dès que l’on franchit le seuil d’une vieille maison ou d’un bâtiment ancien au Vietnam, l’œil est irrésistiblement attiré vers le bas. Les vieux carreaux de ciment l’accrochent comme une parure de bijoux anciens que ces maisons portent avec une noblesse délavée. Ils sont l’un des plus beaux héritages du métissage colonial : une technique française, le carreau pressé à froid, réinterprétée par l’esthétique et les couleurs de l’Indochine.
Contrairement au parquet qui craque ou à la pierre qui se fend, le carreau de ciment s’efface avec dignité. Il ne meurt pas, il s’adoucit jusqu’à devenir une ombre de lui-même. C’est cette lecture qui me touche, car elle est le contraire de la décoration moderne. Elle n’est pas faite pour être vue, elle est faite pour être ressentie.

Une innovation technique française importée
Né dans les carrières de calcaire de Viviers en Ardèche vers 1850, le carreau de ciment est le fils de la révolution industrielle, mariant technique hydraulique et artisanat sans cuisson. Voyageant vers l’Indochine dès la fin du XIXème siècle, il y devient le rempart idéal contre l’humidité tropicale, troquant ses motifs européens pour des volutes de lotus et des tons de vert céladon. Chaque pièce, pressée à la main avec de la poudre de marbre et des pigments, capture une fraîcheur éternelle sous la chaleur de Saigon ou de Hanoï. Dans la moiteur tropicale, leur contact sous le pied apportait une sensation de fraîcheur immédiate. C’était le « climatiseur » naturel des vieilles demeures coloniales.

La réinterprétation esthétique indochinoise
C’est ici que le métissage opère. Si les premiers motifs étaient très européens, fleurs de lys ou damiers classiques, les artisans locaux injectent rapidement leur propre grammaire. Les couleurs s’épaississent, s’assombrissent, s’accordent à la lumière tropicale : ocres profonds, rouges brique, verts céladon, jaunes impériaux. Les motifs se géométrisent, flirtent avec le textile, stylisent le végétal. Le carreau cesse d’être décoratif, il devient contextuel.
Surtout, il tombe juste. Frais sous le pied, résistant à l’humidité, infiniment plus endurant que le bois, il épouse naturellement l’architecture indochinoise. Là où le carrelage moderne s’use mal, le carreau de ciment se patine. Plus on marche dessus, plus il gagne en profondeur, comme une couleur qu’on aurait longtemps regardée. Chaque pièce, faite à la main, trahit une légère nuance, un infime décalage. C’est ce qui donne aux sols anciens cette vibration presque organique, cette impression de mouvement discret.
Dans un vieux café de Hanoï ou le salon d’une demeure fanée, le regard finit toujours par s’y perdre. Ces carreaux deviennent une cartographie silencieuse : une trace de pas ou d’un meuble déplacé, une vie qui a glissé là sans bruit. Je me suis toujours retenu d’étreindre le sol. Il suffit parfois de marcher pour aimer.




Un héritage vivace, un peu trop peut-être
Ce qui est fascinant, c’est que cet héritage a survécu à la décolonisation. Aujourd’hui, le Vietnam reste l’un des plus grands producteurs mondiaux de carreaux de ciment artisanaux. Ce n’est plus un symbole colonial imposé, mais un patrimoine national réapproprié que l’on retrouve aussi bien dans les vieux temples que dans les cafés branchés de Hô Chi Minh-Ville. Un peu trop peut-être. On tombe dans le catalogue de déco standardisé et ça devient écœurant. Il suffit qu’un hôtel se proclame boutique ou retreat, les deux mots fétiches du moment, pour qu’on déroule aussitôt des tapis de carreaux de ciment. Une esthétique en décalcomanie : froide, lisse, sans épaisseur, sans vieillissement possible. L’œil sature. L’âme, aussi.
On assiste alors à une sorte de gentrification visuelle où le carreau de ciment est devenu le code par défaut d’une authenticité de façade. C’est le paradoxe de notre époque : dès qu’une esthétique possède un supplément d’âme, on l’industrialise jusqu’à l’écœurement. En Indochine, ces carreaux n’étaient pas un concept, ils étaient une solution de bon sens : thermique, durable, locale. En les transformant en tapis de série pour hôtels, on transforme un héritage vivant en papier peint pour sol. Et par pitié, allez-y avec parcimonie ! Là aussi, on est au bord de la nausée. On a transformé une ponctuation élégante en un cri permanent.


