En regardant Platoon pour la énième fois, je me suis dit que Hollywood était tout de même un formidable outil de propagande. Un truc que les propagandistes les plus endurcis pourraient jalouser à en crever.
Platoon, Apocalypse Now ou Full Metal Jacket ont ce tour de force admirable de recentrer le récit de la guerre du Vietnam sur le traumatisme américain.
Le Vietnamien ?
Très souvent le décor humain de la tragédie américaine, plutôt que son sujet.
Quand il n’est pas ouvertement le bourreau.

Une mécanique narrative extraordinairement efficace
A bien regarder de plus près, on observe que le soldat américain est très souvent construit comme une victime de la guerre qu’il fait subir.
L’Américain arrive de sa campagne au Vietnam. Il découvre l’horreur. Il est broyé psychologiquement. Il rentre éventuellement chez lui traumatisé et/ou sur un fauteuil roulant.
Le récit est très souvent antimilitariste tout en restant extraordinairement américano-centré.
Hollywood n’a pas condamné l’invasion du Vietnam, il a simplement pleuré sur les soldats qu’il y a perdus et les a rendus sympas.

Et le combattant vietnamien ?
C’est précisément ce qui manque souvent.
Il est très souvent tapi dans la jungle. Sournois. Cruel. Fanatisé. Déshumanisé.
Et lorsqu’Hollywood finit par lui donner un visage, c’est celui d’une femme.
Dans Apocalypse Now, elle jette une grenade dans l’hélicoptère.
Dans Full Metal Jacket, le visage humain donné au sniper arrive sous la forme d’une jeune femme.

Le pauvre GI possède une psychologie.
Le Vietnamien ne possède souvent qu’une fonction narrative.
C’est l’homme-feuille. La fourmi dans la jungle.
Et c’est assez vertigineux lorsqu’on regarde ces films avec un peu de recul.
Le Vietnamien peut être victime, ennemi, paysan, prostituée, indicateur, sniper… mais il est rarement le protagoniste de sa propre guerre.
Exception faite avec « Entre ciel et terre » de Oliver Stone. Le seul à enfin poser la caméra en face, à hauteur du peuple vietnamien.

Et c’est là que la propagande devient intéressante.
Parce qu’elle ne clame pas « l’Amérique est formidable. » Mais « regardez comme l’Amérique a souffert au Vietnam ! »
Le centre moral de l’histoire reste toujours américain.

Un cinéma séduisant
Quand tu es ado, que tu aimes le rock et que tu regardes Platoon, Apocalypse Now ou Full Metal Jacket, et bah merde tu as une putain d’envie d’y aller dans ce foutu Nam !
Les bandes-son, les Doors, Janis Joplin, Hendrix, le fantasme rock’n’roll, les hélicoptères, la jungle, le casque avec les Marlboro, le Zippo, les gueules cassées, les types défoncés, les putains, l’alcool, la baston, le sang.
Même la violence est filmée avec une puissance esthétique folle.

L’ouverture d’Apocalypse Now avec The End des Doors et les explosions au napalm est une œuvre d’art visuelle.
C’est sublime.
Hollywood a réussi à transformer un crime contre l’humanité en une icône esthétique sous acide.
Je n’y ai pas vu la souffrance.
J’ai ressenti une vibration rock’n’roll envoûtante, hypnotique, presque jouissive.
Et c’est peut-être là que le piège est le plus efficace.

Les salauds sont des personnages
Et on les aime.
Barnes est monstrueux, mais Barnes a une gueule, une voix, un charisme.
Il porte ses cicatrices comme des médailles.
C’est avec lui qu’on a envie de mener une guerre sale et de se saouler ensuite au Jack Daniels.
Pas avec ce merdeux de Taylor ou l’humaniste Elias.

« J’adore l’odeur du napalm au petit matin. »
C’est une des répliques les plus célèbres du cinéma américain.
Et là, tu finis par aimer les personnages américains, y compris ceux que le film condamne.
Le Lieutenant-Colonel Kilgore est complètement barré, mais il est devenu une icône pop.
Kurtz est grandiose. On ne le juge pas, on l’admire avec effroi.
Même la saloperie devient du personnage.

Comme avec le sergent Hartman de Full Metal Jacket.
C’est une caricature obscène, sadique, grotesque.
Mais qui se souvient de lui comme d’une ordure quelconque ?
Personne.
Il est devenu une figure culte.

Alors que le soldat vietnamien n’est qu’un corps qui court dans la jungle, le GI a droit à la bande-son, aux dialogues, à la bonne marijuana, à l’humour, aux histoires d’amour, aux états d’âme, aux gueules, aux répliques cultes, aux entrées les plus spectaculaires et les scènes que tout le monde retient.
Avec Hollywood, la guerre américaine devient une mythologie rock planante.
Une tragédie grecque sous LSD et Jefferson Airplane.
Et on kiffe.
Shoot après shoot.
Le spectateur est complice parce que le trip est putain de bon.


Même les affiches sont stylées
Apocalypse Now : palmiers noirs, ciel orange, hélicoptères en ombres chinoises. On a presque envie de se servir une margarita au coucher du soleil en regardant les villages flambés.

Platoon : le soldat les bras levés vers le ciel, crucifié dans cette jungle qui semble avoir décidé de l’engloutir. Christique. Rédempteur. Le GI devient martyr.

Full Metal Jacket : casque couvert du slogan « Born to Kill » et badge peace & love. Ça sent la contre-culture, le summer of love passé au napalm, la bonne baise sous fond de Jimi Hendrix jouant un solo de guitare avec son M16.

Même la guerre a droit à sa direction artistique.
La guerre est devenue une esthétique.
Un look. Une attitude. Une bande-son.
Même lorsqu’Hollywood prétend la dénoncer, il sait foutrement bien la rendre désirable à regarder.
La guerre transformée en putain de lifestyle.

Comme Hooper, j’ai totalement abdiqué mon sens critique pour me fondre dans le culte de la personnalité de Kurtz.
Moi aussi, j’ai déposé les armes.


Lucidité féroce !
Même moi je me suis laissé séduire. J’ai vu Kurtz comme un prophète, un génie diabolique. Surtout quand Hooper lui sert la soupe en validant la démence comme une forme de sagesse.
Barnes. J’étais aimanté par ces cicatrices !
Bien vu ! Je finis avec Hooper !
Merci
Clap de fin.
Claque finale.
J’ai le souvenir petit d’avoir vu Fort Sagane au cinéma. J’avais été là aussi émerveillé. Le desert, les chameaux, les charges au sabre, Depardieu jeune et flamboyant. Même mécanique à rendre la guerre belle, gloreuse, avec du panache.
Faut croire que la caméra ne sait pas enregistrer la laideur sans la transformer en spectacle.
Le réalisateur François Truffaut disait d’ailleurs qu’il est impossible de réaliser un film véritablement anti-guerre, car le simple fait de montrer le combat à l’écran lui donne un côté épique, fascinant ou héroïque.
Excellent souvenir aussi de Fort Sagane !
Bonjour
Permettez-moi d’aller un peu plus loin dans votre analyse.
La nationalité comme est souvent un prisme cinématographique : Traiter de la guerre au cinéma est un exercice complexe, car je pense que la nationalité du réalisateur façonne inévitablement son récit. Ce biais culturel a souvent mené à des représentations stéréotypées des ennemis, réduisant par exemple le soldat allemand aux carricatures de la brute sanguinaire ou de l’imbécile sympathique (comme dans La Grande Evasion), en négligeant presque totalement sa psychologie.
un exemple, parmis tant d’autres, le regard sde Rachid Bouchareb : Ses origines Bouchareb lui apportent le recul et la légitimité nécessaires pour briser les récits traditionnels et réaliser Indigènes.
Le cinéma vietnamien se fout autant de la psychologie du GI que inversement.
Après oui, la machine hollywoodienne arrive avec une puissance de frappe visuelle qui rend la guerre spectaculaire.
Salutations
Voilà. Encore une gifle. Vous êtes incorrigible. Vous defoncez tout.
Encore SVP !!!!