Fidèle à elle-même. Champassak reste l’une des rares destinations au Laos qui ne semble pas en conflit avec son propre destin. Elle possède cette classe immobile, presque aristocratique, qui ne nécessite aucun artifice. A chaque fois que j’y retourne, j’ai l’impression d’aller rendre visite à une vieille tante aux belles manières désuètes dont le fard s’écaille sous le soleil de plomb du Mékong et qui semble se réveiller d’une sieste qui dure depuis un siècle.
C’est le luxe de la décrépitude, une élégance de grenier où l’on vient respirer la poussière des royaumes déchus tout en se demandant si le temps n’aurait pas fini par s’oublier lui-même au détour d’un frangipanier.





L’île de Don Daeng, c’est l’autre tante, celle qui a quitté le salon pour aller s’asseoir dans le jardin, les pieds nus dans la poussière rouge, à regarder le Mékong couler. Cette tante est une illusionniste. Elle a offert au pays ce que la géographie lui a refusé : un littoral. En saison sèche, Don Daeng déploie des plages qui n’ont rien à envier à celles des pays voisins. La vulgarité en moins.
Ici, la paresse est loin d’être un défaut. C’est une politesse faite au paysage. Il n’y a rien à faire sinon être un oisif professionnel. A Dong Daeng, le plus grand privilège, ce n’est pas de posséder le temps, c’est de le laisser filer, comme le fleuve.


La Folie Lodge l’a bien compris. Le truculent propriétaire, le comte Antoine de Noailles, a développé le lieu avec cette idée simple : préserver le rythme, ne pas brutaliser le paysage, laisser le bois, l’eau et les saisons dicter la mise en scène. Ce qui fait que, là-bas, même le mot “propriétaire” semble un peu déplacé : on a plutôt l’impression qu’il en est le gardien temporaire. Et puis, à la différence d’autres établissements, où les financiers changent tous les 10 ans, passant d’un Thai à un Japonais, à la Folie, le propriétaire est un personnage ancré dans l’histoire de l’île.
L’arrivée se fait avec une sorte d’humilité. On traverse le Mékong depuis Champassak sur une coque de noix d’arec puis prise d’un tak-tak, le tracteur lao qui sert à tout, pour depuis la plage rejoindre le lodge. C’est comme un rite de passage, d’un univers à l’autre, d’une tante à l’autre.
Le confort ? Il est discret, pas tapageur. C’est le bois précieux qui grince, la vue large, souveraine, ce sont les vaches qui, vers 8h30 du matin, quittent le rivage du Mékong où elles ont passé la nuit, pour revenir lentement vers le village et pour certaines d’entre elles brouter l’herbe des jardins du lodge.
Et lorsque le soleil va se coucher derrière la montagne sacrée du Phou Kao, on comprend alors pourquoi le nom de “île rouge” (Don Daeng).




Et quand le ciel fait des siennes, barbouillé de rouge comme une putain allant au bal, alors il est temps de gagner les rives de Champassak. Les lampions sont là, mais pas pour jouer musette. C’est l’orchestre local qui vient trouer le silence d’une ville encore engourdie. Entre la maison communale et le Mékong qui ronfle, la troupe du théâtre d’ombres de Champassak se met en branle, quatre fois par semaine.
Quand les lampions s’allument, ce n’est pas pour amuser la galerie. C’est pour tirer les fantômes du Ramayana hors de la nuit, à travers des peaux de buffle ciselées. Ou alors pour redonner chair au film muet Chang, comme si la jungle refusait encore de fermer les yeux.
Voyageurs et villageois communient. Enfin.

Alors que Luang Prabang c’est l’entrée en fanfare, quitter le Laos par Champassak, c’est choisir de refermer le livre sur une note de noblesse. Une noblesse décadente qui ne s’excuse pas d’avoir vieilli.
Dédicace à mon ami Yves Bernard qui, contre les vents contraires et l’indifférence tranquille, a refusé de laisser ce trésor local finir au cimetière des traditions qu’on applaudit avant d’oublier.


Wow superbe , j y serai l an prochain fin décembre
J ai hâte.
En lisant votre récit, je me dis que mon épouse et moi avons raté quelque chose en privilégiant les Boloven à Champassak !