Cao Bang. Trois syllabes qui claquent comme trois coups de machette dans la brume. Aux confins d’un nord-est vietnamien taillé à la serpe, cette province ravagée par les tourments paysagers s’impose avec force pour te rappeler que la terre a des dents. Et quelle mâchoire ! Ce n’est pas un paysage que tu regardes, c’est un paysage qui te digère. Gueule ouverte, dents cariées, canines acérées, molaires monstrueuses. Et entre ces chicots, une salive de brume stagnante, des routes qui serpentent paresseusement, inconscientes du danger de ce gosier de pierre.
Avec ses pitons qui surgissent du sol comme des éclats d’os, Cao Bang souffre d’une pathologie géographique. Un délire géologique à ciel ouvert. La page arrachée d’un carnet de notes de Salvador Dali. La nature semble ici avoir pris trop de liberté. On bascule alors dans la scénographie de l’absurde. Rien ne semble à sa place, ou plutôt, tout semble avoir poussé trop vite, dans une poussée de fièvre minérale. Épileptique, Cao Bang impose une répétition obsessionnelle de protubérances calcaires qui giclent de la terre comme des hallucinations.
Ce n’est pas seulement le décor, c’est l’ambiance qui s’en dégage. Il y a une sorte de solitude monumentale à Cao Bang. Tu finis par ressentir cette sorte de vertige horizontal, un sentiment d’être pris au piège dans un labyrinthe de pierre et de brume.
Et là, Cao Bang te passe la camisole de force.

