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Les khu tap the : Hanoï sans maquillage, social et architectural à nu.

Hanoï ne brille pas par un éclat neuf et moderne comme d’autres capitales asiatiques. Au contraire, son charme inimitable réside dans ses teintes passées, adoucies par les moussons et filtrées par le temps. Les khu tap the, ces unités d’habitations collectives issues de l’ère socialiste, sont un exemple parfait et très emblématique de ce charme défraîchi, délavé et désuet qui habille si bien la capitale vietnamienne, lui conférant une poésie mélancolique et une profondeur que l’on ne trouve nulle part ailleurs.

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Le Hanoï le plus juste n’est pas celui qui s’exhibe

Plutôt que de se joindre au troupeau bêlant de plaisir instagrammable dans la rue du train, maquillée de néons racoleurs, le voyageur curieux gagnerait à s’en détourner et à aller découvrir un Hanoï qui lui ne se donne pas en spectacle. Un Hanoï qui se dévoile dans ses khu tap the aux murs rongés par la mousson, dans le bruissement des ruelles minuscules, dans les jardins suspendus bricolés sur des balcons en équilibre, dans les conversations chuchotées autour d’un thé amer. Ce sont là les véritables monuments de la vie hanoïenne, bâtis de mémoire, de vécu et d’humanité brute. Infiniment plus profonds qu’un train passant entre deux cafés à heure fixe.

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Genèse d’une utopie collective

C’est en 1941 que naissent les premières ambitions, lorsque l’architecte Louis-Georges Pineau imagine des immeubles intégrés à son projet de cité universitaire. Mais l’administration coloniale reste sourde à la proposition, et le rêve s’assoupit dans les tiroirs poussiéreux du pouvoir.

Après 1954, la crise du logement explose, et le nouveau gouvernement lance une stratégie de construction massive à faible coût. Entre 1954 et 1960, surgissent les premiers khu tap thê ex nihilo, réponses d’urgence à des villes saturées et blessées par la guerre.

Au-delà du béton, l’enjeu est idéologique : socialiser les populations, engendrer un Homme nouveau, tourné vers le travail et la vie collective. Dans ces couloirs devait naître une société fraternelle, partageant cour, escalier, lumière et destin commun. Plus facile à dire qu’à vivre messieurs des hautes administrations !

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Entre 1960 et 1975, une seconde génération de KTT s’élève pour accueillir fonctionnaires, ouvriers, enseignants, militaires. Fruits d’un croisement entre utopie révolutionnaire et modernisme venu d’Occident, ils deviennent le laboratoire vivant d’un Vietnam en transformation. Faut croire que les khu tap the vietnamiens et la Cité radieuse de Le Corbusier partageaient une même ambition fondatrice : réinventer la manière d’habiter ensemble. Tous deux émergent dans des contextes de reconstruction sociale et de pénurie, où l’architecture est pensée comme un instrument politique et civilisationnel. Mais ne vous leurrez pas, la promiscuité dans les couloirs, les escaliers et les cours entraînait autant de conflits que de camaraderie. La nécessité de vivre les uns sur les autres rendait la sociabilisation forcée épuisante.

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Evolution des khu tap the

Avec l’ouverture économique engagée après les réformes du Doi Moi en 1986, les khu tap the entrent dans une période de transformation profonde. La pénurie de logements persiste, la population urbaine explose, et les bâtiments, déjà vieillissants, montrent leurs limites. Faute de moyens publics pour les entretenir, les habitants commencent à agrandir eux-mêmes leurs appartements, construisant des extensions suspendues, des mezzanines en tôle, des cages métalliques et des balcons « cage à tigre » qui s’ajoutent comme des excroissances organiques.

Ce bricolage collectif transforme progressivement l’architecture standardisée en un patchwork anarchique, reflet de la débrouille et de la créativité vietnamienne, mais aussi d’un processus de reprivatisation de l’espace autrefois collectivisé. Par la suite, beaucoup ont été considérés comme insalubres, dangereux et obsolètes. Certains ont disparu, d’autres survivent grâce à l’attachement affectif des habitants et à leur valeur patrimoniale atmosphérique.

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Une ambiance inimitable

Autant en Europe les logements collectifs m’horripilent par leur froideur fonctionnelle, autant à Hanoï ces blocs de béton patinés, rongés par l’humidité, hérissés d’extensions improbables et s’agrippant au présent avec une obstination poignante, me fascinent. Faut dire que l’ambiance qui règne dans et au pied des khu tap the est délicieusement singulière : un véritable théâtre vivant. Il y a du Naples dans le linge battant au vent sur les balcons, de la movida madrilène dans l’effervescence des terrasses de cafés, du titi parisien dans les invectives des gamins jouant au ballon, du Palerme dans les escaliers extérieurs, labyrinthes de fer et de béton suspendus au-dessus du vide, et du Pagnol dans le tumulte du marché, quand la poissonnière hurle à pleins poumons que son poisson est frais. Ah ! c’est là que bat le cœur discret de la ville : dans le claquement matinal du couteau sur le billot du boucher, dans le froufrou des balais que l’on passe à l’aube devant chaque porte, dans la lente procession des vendeuses de fruits aux épaules courbées par le quang gánh, dans la litanie métallique et nasillarde du rémouleur à vélo. Un habitant, vieux monsieur à barbiche et aux yeux malicieux me confia un jour :  »  Les khu tap the, c’est un peu de campagne dans la ville. Ecoutez, me dit-il, vous entendez les poules caqueter ? Ce sont celles de mon voisin de palier « .

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En Europe, les HLM sont trop souvent considérés comme infréquentables, des coupes-gorges, des no-go zones où l’on ne s’aventure pas. Alors qu’ici, à Hanoï, ces mêmes blocs de béton deviennent une scène vivante, un décor vibrant où la vie déborde de chaque fenêtre, de chaque trottoir. Chez moi, en France, ce sont des murs de peur. Ici, à Hanoï, ce sont des murs dont la patine raconte des histoires.

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