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Ninh Binh : les mises en scène spatiales du sacré

À Ninh Binh, le relief n’est pas un simple décor de carte postale.

Il dicte l’implantation du dogme, la posture spirituelle et le rapport au pouvoir.

On est face à deux théologies spatiales diamétralement opposées.

D’un côté, l’ancestralité ancrée dans le karst cherchant la protection, l’enfouissement. De l’autre, un christianisme qui borne le territoire, affirmant la présence divine au-dessus des rizières et des eaux.

Ici, le paysage lui-même organise deux régimes de visibilité du sacré.

Le karst absorbe le sacré.
La plaine l’exhibe.

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Le sacré tellurique, enfoui dans le relief

Au cœur du capharnaüm de pitons calcaires, on cultive la géopolitique du refuge.

À Hoa Lu, la première capitale du Dại Việt indépendant, la nature faisait office de rempart.

On n’a pas dressé de grandes murailles de pierre à la Vauban.

On a fermé les brèches entre les karsts.

Le culte des rois s’inscrit dans cette logique de bastion.

Qu’il s’agisse de Hoa Lu, de la pagode Bich Dong ou des grottes du complexe paysager de Trang An, le pèlerinage bouddhiste ou le culte des héros nationaux demande de s’enfoncer, de ramper ou de naviguer au niveau de l’eau.

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Le divin et l’ancestral se fondent dans la matière.

Mais attention, il ne s’y cache pas au hasard.

Il s’y articule selon la géomancie.

Dans la pensée sino-vietnamienne, le paysage n’est pas un décor passif.

C’est un corps vivant parcouru par le souffle vital.

Aussi, à Ninh Bình, l’implantation des sanctuaires dans les calcaires relève d’une ingénierie politique et spirituelle d’une précision chirurgicale.

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Voir aujourd’hui une montagne sacrée, qui a servi de bouclier naturel à la nation sous les dynasties Dinh et Lê, qui a été lue pendant des siècles comme l’échine d’un dragon protecteur, être rabotée à la dynamite pour finir en parking d’autocars ou les fondations d’un resort avec piscine à débordement, c’est d’une violence symbolique inouïe.

On passe sans transition de la géomancie millénaire à la logique extractive la plus brute.

Le tourisme contemporain ne détruit pas seulement des paysages.

Il détruit une manière ancienne de leur donner du sens.

Le sacré vertical, planté dans la plaine

Dès qu’on quitte l’étreinte des karsts pour déboucher sur la plaine alluviale et côtière, le paysage plat change brutalement la donne.

Les centainesd’églises imposent un signal vertical massif.

Le clocher doit se voir à des kilomètres.

L’église revendique l’espace ouvert.

Elle ne se cache pas.

Elle dompte l’horizon pour faire acte de présence.

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Là le temple ou la pagode s’effacent dans la nature, l’église devient le phare idéologique et communautaire visible à la ronde.

Le sanctuaire ancien demande qu’on aille vers lui.
L’église demande qu’on la voie.

C’est également l’affrontement de deux acoustiques.

D’un côté, le bronze sourd, grave, presque utérin, qui roule dans la roche, rebondit dans les cavités, se mêle à l’eau et semble sortir des entrailles mêmes du paysage.

De l’autre, la cloche.

Elle ne résonne pas. Elle porte.

Elle fend la plaine, traverse les rizières, saute par-dessus les villages.

Elle ne demande pas qu’on vienne à elle.

Elle convoque.

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Utiliser la montagne de deux manières différentes

Là où le temple ou la pagode s’insère dans les cavités pour s’effacer et se fondre dans le corps vivant de la montagne, le monastère de Chau Son utilise le relief autrement.

Il ne cherche pas à disparaître dans la roche.

Il s’adosse à elle.

La montagne devient son paravent.

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Devant elle, le monastère déploie ses longues ailes de brique, enveloppe son espace intérieur et tourne le dos au bruit du monde.

Ce n’est pas une architecture qui conquiert l’horizon.

C’est une architecture qui fabrique du retrait.

Elle est verticale par endroits, mais son geste fondamental est horizontal : encercler, protéger, contenir.

La montagne derrière.

Le monde dehors.

Et au milieu, le silence.

Et entre les deux : les rizières, les villages et l’eau

C’est le tissu vivant qui encaisse le choc et fait le lien.

C’est le miroir horizontal où se reflètent à la fois les pics calcaires et les flèches des clochers.

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Mais même là, le divin n’est pas loin. La rizière est aussi sanctuaire. On ne relègue pas les morts hors de la vue.

On les laisse là où ils ont courbé le dos toute leur vie.

Bien plus que de simples sépultures, elles sont des manifestations de croyances ancestrales, de la notion de lien familial ininterrompu, et de l’importance du feng shui dans la vie et la mort.

La mort ne rompt pas le lien avec la terre.

Elle y prend racine.

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