Taliouine – oasis de Fint – Cascades d’Ouzoud – Ifrane
Je quitte à regret les gorges d’Aït Mansour et ce cher Abdou, pour m’engager sur une route serpentant à travers des vallées arides et des plateaux piqués de petits villages berbères dont les maisons en pisé se diluent dans la montagne. Le paysage est très minéral et souvent d’une grande solitude. Les montagnes plissées désertiques annoncent l’arrivée à Taliouine, connue comme la capitale marocaine du safran. Le soir, mon hôte Souad m’invite au repas de rupture du jeûne et à traverser la rue pour rencontrer la jeunesse locale qui, sous l’égide d’une association, pétille d’idées et de projets socioculturels. Malgré sa brièveté, ma visite a suffi à rendre palpable la vitalité et l’effervescence créative de cette jeunesse marocaine, désormais pleinement désenclavée par l’ère digitale. Je reprend la route le lendemain matin avec pour objectif du jour la baignade dans l’oasis de Fint qui surgit soudain après trois heures d’aridité. Après la chaleur sèche de la route, l’ombre des palmiers dattiers et des lauriers roses, et le gazouillement de l’oued est la récompense ultime !

Le soir, à l’Auberge des Roches Noires, la maman de Rachid, le jeune propriétaire ayant grandi en France et qui a voulu venir s’installer sur la terre de ses parents, nous a régalé d’un magnifique couscous. Isabelle, ma voisine de table, n’en tarit pas d’éloge à Rachid qu’elle regarde avec des yeux de gazelle. Faut dire que Rachid a de l’allure dans son habit traditionnelle berbère, il a l’aisance d’un prince oasien. Puis vint le thé, et avec lui, la musique : Rachid et ses compères dégainèrent leurs instruments comme d’autres dégainent des épées. Les premiers accords suffirent pour qu’Isabelle, soudain animée par l’esprit du désert, se mette à battre la mesure avec un certain enthousiasme. Sa djellaba cintrée ondulait, son décolleté participait au spectacle avec une ardeur qui stimulait visiblement les musiciens, lesquels, charmés par ce métronome involontaire, redoublèrent d’entrain. Le mari, lui, sirotait son thé avec la placidité d’un homme qui sait que la civilisation marocaine repose sur trois piliers : l’hospitalité, la musique… et la patience. Mais il finit par remarquer que l’ensemble orchestral de sa femme gagnait un peu trop en amplitude. Alors, d’un geste discret mais impérial, il suspendit les festivités, attrapa sa moitié par le bras et leva le camp. Un silence flotta une seconde au-dessus des tapis, puis éclata un fou rire général, et la musique repartit de plus belle.
N’ayant pas vu Isabelle au petit-déjeuner, je suis parti sans lui dire au revoir et sans saluer son sens du rythme. Direction plein Nord avec la certitude qu’Isabelle n’a pas pu acheter une djellaba aussi moulante et décolletée au Maroc. C’est en attaquant les superbes routes sinueuses du Haut Atlas que j’ai eu la conviction que Isabelle avait prémédité son coup ! Oui, les cascades d’Ouzoud sont spectaculaires mais en y allant vers 8 heures du matin. Quand je vois le nombre de restaurants et de magasins de souvenirs qui timidement se mettent en place à cette heure, j’imagine le carnaval que cela doit être à partir de 10/11 heures lorsque les bus venant de Marrakech déversant leurs flots écoeurants de touristes.

Après Ouzoud, la route s’engage dans des vallons secs et rocailleux. On longe, par moments, les canyons abrupts creusés par l’Oued El Abid, puis le passage de plusieurs cols dévoile des horizons stupéfiants de collines aux multiples couleurs (jaune, vert, ocre etc…) qui se détachent sur un ciel bleu d’une belle intensité azur. Puis, après une dernière série de courbes sinueuses, le paysage me réserve sa surprise finale : au milieu des crêtes dénudées et ocre de l’Atlas, apparaît une étendue turquoise et émeraude immense : le lac de Bin El Ouidane. C’est un fjord intérieur, une nappe d’eau artificielle d’un bleu profond qui tranche brutalement avec la terre aride qui l’encercle. La route serpente alors sur les hauteurs, offrant des panoramas vertigineux.
A mesure que je me dirige vers le Nord, le paysage se fait de plus en plus vert et boisé. L’air s’épaissit d’une odeur de sous-bois et de résine. C’est le royaume du chêne vert puis, majestueusement, celui du cèdre. La route se transforme en une percée à travers de vastes forêts, dont les célèbres forêts de cèdres Gouraud. Finalement, la route débouche sur un décor inattendu : l’arrivée à Ifrane. Le paysage alpestre est complet. La ville elle-même, avec ses toits inclinés, son architecture de chalet et son ambiance ordonnée, parachève cette sensation de voyage, me transportant dans la « Suisse du Maroc ».


Fès – Chefchaouen – Tétouan – Tanger
Je laisse derrière moi les ultimes replis du Moyen Atlas, et avec eux une forme de souveraineté tranquille, pour plonger dans le tumulte d’une grande ville. Circulation nerveuse, effervescence touristique, tout y vibre plus fort. J’ai beau chérir la solitude des montagnes et l’abri intime des petites auberges familiales, je ne peux décemment pas snober Fès. Quel constrate ! Moi qui étais habitué à traverser des villages fantômes en cette période de Ramadan, la médina de Fès me submerge véritablement. C’est un opéra baroque en ruelles étroites : ça chante, ça braille, ça marchande, ça respire l’histoire à pleins poumons. Elle retient son souffle à l’heure de la prière et de la rupture du jeûne, puis repart de plus belle, avec l’élégance tapageuse d’un bazar qui se sait irrésistible. C’est l’occasion de changer des traditionnels tajines et couscous, très bons au demeurant, servis à l’envie dans les auberges pour goûter à la street food marocaine. Et le souk de Fès sort le grand jeu, déployant brochettes, pastilla, beignets de pois chiche ou msemen beurrés avec une grâce canaille. Ah, la petite tragédie dorée du voyageur : rêver d’une mousse fraîche en surplomb du souk… et découvrir que Fès, pudique et séculaire, se dérobe à cette fantaisie effervescente. Le kif, ce sera pour le Rif.



Je quitte le souk et le poids des dynasties pour poursuivre plein Nord. Le paysage s’élève doucement vers les contreforts du Rif. La terre devient plus verte, moins sèche que l’Atlas. Le temps se couvre. A mesure que j’enchaîne les virages et que je m’enfonce dans les montagnes, je trouve comme une forme d’austérité dans les paysages. Le vert est sombre, les montagnes sont souvent plus découpées et plus accidentées. Et puis soudain, Chefchaouen émerge au loin. L’arrivée est un choc esthétique et une rupture. On ne découvre pas Chefchaouen, on la reçoit. Comme une vision onirique peinte d’un bleu indigo. Déambuler dans la médina de Chefchaouen, c’est s’engager dans une méditation chromatique et sensuelle. C’est marcher dans un labyrinthe où chaque ruelle est un tableau en trompe-l’œil, les murs badigeonnés de bleus changeants capturant la lumière d’une manière hypnotique. À force d’être parfait, le beau risque devient tyrannique, et la perfection répétée, engendre une certaine lassitude. C’est le piège de Chefchaouen : la monotonie de l’émerveillement. Aussi, le lendemain je passe la journée au parc national de Talassemtane, histoire de me dégourdir les yeux. C’est un retour à l’état brut du Rif, où la beauté n’est plus peinte, mais taillée à la serpe. Et voilà qu’arrive un des grands moments du voyage : la fin du Ramadan. Un matin, depuis la terrasse d’un café, je vois Chefchaouen se lancer dans un ballet de visites et de salutations. Les gens sortent, vêtus de leurs plus beaux habits, pour échanger le rituel de l’Aïd Mubarak. La bise, généreuse, est le symbole sacré de la réconciliation et du renouveau. J’en claque quelques unes avec mes voisins de table avant de reprendre la route pour aller voir la côte méditerranéenne.



Au coeur des montagnes du Rif, la route enchaîne les cols, les vallées peuplées de paysans à dos d’ânes et les petits villages de montagne traditionnels. Après avoir quitté les plus hautes altitudes, la route descend progressivement vers la côte, les odeurs de cèdres ou de chênes-lièges laissent place à un air plus sec et marin. Bientôt, la côte surgit, escarpée, minérale, comme si les montagnes se penchaient pour boire la mer. Torres de Alcala, Cala Iris, des noms qui, à eux seuls, me projettent sur les rochers de Majorque ou de Minorque. Un peu trop vite, sans doute : j’atterris lamentablement sur le lit de l’auberge. Dehors, le ciel grimace, postillonne, fait son numéro. Ah, la Méditerranée… quel tempérament de diva, quand elle s’y met ! Le lendemain, elle fait la belle. Et moi aussi, soyons honnêtes. Pour ma dernière étape, je sens que la journée va filer droit et que le Maroc va me sortir le grand jeu, façon ultime révérence, en déroulant la côte jusqu’à Tétouan. Un pays qui, décidément, n’a jamais hésité à en faire un peu trop pour éblouir son public. Et je dois dire que ça marche. La route côtière entre Cala Iris et Tétouan joue les funambules : une bande d’asphalte qui serpente au-dessus d’une Méditerranée bleu insolent, coincée entre falaises abruptes et collines rousses qui dévalent vers l’eau. Par endroits, la mer semble mordre la roche. Ailleurs, elle s’étire avec nonchalance, ourlée de petites criques blafardes où quelques barques font semblant de travailler. Le vent, lui, se mêle de tout, tantôt caresse, tantôt gifle, et donne au paysage cette allure de chronique inachevée. On roule, on glisse, on se laisse happer : le Rif se radoucit, la lumière blanchit, et déjà Tétouan se devine, blanche, tirée à quatre épingles, comme une ville qui tient à faire bonne impression.


Je suis conquis, totalement. Grands boulevards au cordeau, architecture maure qui minaude avec l’Art déco et la Belle Époque, murs d’un blanc éblouissant, terrasses qui s’étirent comme si la ville voulait me retenir. Depuis celle, sur les toits, d’El Reducto, la médina se pavane. Je suis Matisse en goguette : du bleu, du blanc, du rouge qui claque au vent sur les cordes à linge. Je sirote une bière, puis deux, puis trois en déroulant le film de ces derniers jours : routes cabossées, cols têtus, villages en pisé, silhouettes croisées au hasard, chants de muezzins suspendus dans les montagnes. Tétouan déroule son charme, et moi, franchement, je me laisse faire. Un peu trop, évidemment. Me voilà englouti dans l’inextricable labyrinthe de la médina : si docile vue d’en haut, si vorace une fois qu’on y pose le pied, surtout si il titube. Je finis pourtant par dénicher mon hôtel, qui fait aussi café. On m’offre une chaise, un peu de cette légendaire pipe de kif du Rif… et je m’effondre comme un prince déchu, droit au lit, et Isabelle qui se met à battre des mains. Ou mes tempes.
Le lendemain, je retourne sur mon toit terrasse, non plus pour boire mais pour soigner ma gueule de bois au couscous. Faut dire qu’il est fameux, peut-être le meilleur de tout le séjour mais pas aussi bon que celui de ma mère. Faut pas exagérer ! Je traîne dans Tétouan, en attendant le départ de ce soir, parfaitement conscient que la route vers Tanger n’a rien d’un poème : une enfilade de stations balnéaires sans âme, puis un décor qui se durcit, plus urbain, plus industriel, à mesure qu’on approche du port. Et c’est là, sur le quai, pas celui d’une gare romantique, non, le vrai, celui qui sent le sel et le gasoil, que je fais mes adieux au Maroc. Comme à un amour d’été, à qui l’on promet, avec un sourire un peu trop assuré, qu’on écrira et qu’on se reverra très vite. Inch’Allah !





Ça claque ! Je retrouve avec une précision d’horloger le Rir et cette magnifique ville de Tétouan. Vous n’avez pas été Matisse en goguette mais Matisse lui même !
On est rentré depuis 1 semaine et en lisant votre récit, je n ai qu une envie …y retourner…on a fait 1 mois avec nos motos à silloner les routes et presque le même itinéraire ✌️