Ouarzazate, Haut Atlas et Taroudant
Je rentre dans une ville complètement figée. Ouarzazate, retient sous souffle et attend le coucher du soleil pour se remettre à vivre. J’en fais de même avant de me mettre en quête d’une bière. Mais en cette période de Ramadan, les très rares épiceries qui vendent de l’alcool sont fermées. Je me rabats dans un bar d’hôtel à moquette épaisse, lustres poussiéreux et ventilateurs qui tournent paresseusement au plafond. Un serveur en veste blanche trop grande, souliers vernis et moustache impeccable, pétri d’attentions, m’indique avec un petit air de conspirateur un coin de terrasse sous les étoiles. C’est là, m’assure-t-il, que la bière sera la plus fraîche. En rentrant à pied à mon hôtel, ô surprise, les rues sont grouillantes de vie. Après la rupture du jeûne, les cafés débordent et Ouarzazate bourdonne de conversations, de rires et du tintement des cuillères contre les verres de thé brûlant. Des familles entières déambulent tandis que les marchands rallument leurs étals comme si la nuit était un nouveau jour. La ville, qui semblait tout à l’heure en apnée, respire enfin à pleins poumons.

Je m’apprête à remplir les miens d’air pur en cette nouvelle journée qui me mènera au col de Tizi n’Tichka. Avec ses 2 260 mètres d’altitude, c’est le plus haut col carrossable du Maroc. En quittant Ouarzazate, la route file d’abord à travers un désert piqueté de palmiers et de ksours ocres avant de rejoindre Aït Benhaddou, un village fortifié tout en pisé emblématique de l’architecture présaharienne. La vue du parking bondé de voitures et de cars m’invite à remettre les gaz. Des villages accrochés aux flancs rouges de l’Atlas, je verrais en nombre sur la route qui s’élève en lacets serrés vers les vallées rouges des altitudes. À mesure que l’on grimpe, l’air se rafraîchit et les reliefs se déploient en une succession de crêtes tourmentées et de plateaux lumineux. Le Tizi n’Tichka, perché à plus de 2 260 mètres, offre enfin un passage spectaculaire entre deux mondes : la rudesse du Sud et les vallées verdoyantes qui plongent vers Marrakech. Une destination que j’évite soigneusement, aucune envie d’abandonner mes montagnes silencieuses pour le cirque de Jemaa el-Fna. Coup de guidon à gauche pour gagner la vallée de l’Ourika puis je pique vers le Sud où le paysage reprend une teinte minérale plus sèche. Une montée régulière à travers des noyers centenaires me conduit à Imlil, village berbère qui est le point de départ obligé pour l’ascension du plus haut sommet d’Afrique du Nord : le colossal Djebel Toubkal et ses 4 167 mètres.

Ce matin-là, j’ai la dalle de montagne. Le col de Tizi n’Test m’attend, et je sais déjà que ça ne va pas être propre. La route attaque sans prévenir. Un coup de goudron, un coup de sable, puis des cailloux qui cherchent à te faire lâcher la trajectoire. Ça grimpe sec. Ça taille la montagne à coups de lacets serrés, comme si quelqu’un avait forcé le passage au couteau. Plus je monte, plus ça se dénude. Moins d’air. Plus de vide. À 2 092 mètres, le col finit par céder. D’un coup. La montagne s’ouvre et te recrache sur un balcon immense. D’un côté, les épaules du massif du Toubkal. De l’autre, la chute sèche vers la plaine brûlée du Souss.

Malheureusement, 6 mois après mon passage, le séisme de septembre 2023 a eu un impact dévastateur sur un large arc montagneux, touchant l’axe entre la région d’Imlil, le col de Tizi n’Test, et s’étendant jusqu’à la ville de Taroudant et ses environs. Tous ces hameaux que j’ai traversé, et ceux suspendus à la montagne qui accrochaient mon regard, ont été réduits en poussière.
Après une descente dramatique et soutenue vers le Sud, la route s’assagit finalement pour plonger vers les vastes plaines du Souss, où la végétation d’arganiers fait son apparition. Je ne boude pas mon plaisir à lâcher le guidon de ma moto pour rejoindre Saïd sur le joli toit-terrasse de sa maison d’hôte qui porte bien sur nom « les amis ». Les chambres sont d’une réjouissante simplicité, décorée avec goût et agréablement fraîches. Enfant du pays, Saïd n’est jamais avare de conseils ni de discussions à bâtons rompus sur son pays. Il m’entraîne prolonger la conversation dans le lacis de ruelles de la médina, avant d’aller dîner sur la place Assarag, véritable théâtre social à ciel ouvert.


L’Anti-Atlas : Tafraout – Amtoudi – gorges d’Aït Mansour
Le lendemain, je quitte à regret ce cher Saïd, non sans qu’il m’ait assuré que la suite du voyage serait un régal. La route s’enfonce d’abord dans la plaine, traversant des étendues d’arganiers et des villages de terre rouge. Puis l’ascension vers Igherm commence, régulière mais constante. Peu à peu, les paysages sauvages et minéraux de l’Anti-Atlas se dévoilent. La route, sinueuse à souhait, ouvre des vues sur des montagnes massives et pelées, dont les couleurs oscillent entre le rouge profond et le gris bleu. Et ce n’est qu’un avant-goût. Après Igherm, les reliefs sombres laissent place à un vaste cirque granitique où les sommets se teintent de rose, d’ocre et d’orange. Dans l’enfilade de ces massifs puissants, la nature joue de ses ombres et de ses formes, révélant la célèbre Tête du Lion qui veille sur Tafraout. Le coup de foudre est immédiat, j’y reste 6 jours.
Je vais laisser ma moto au repos : elle a été vaillante avec ses modestes 500 chevaux. Tafraout et ses alentours sont un petit paradis pour la randonnée. Je fais l’ascension du Djebel Lkest, célèbre pour son relief accidenté, ses roches de quartzite fortement érodées, et ses couleurs qui varient de l’ocre au rose-rouge. Culminant à à 2 359 mètres d’altitude, son sommet offre une vue panoramique à couper le souffle et un contraste saisissant entre les vallées verdoyantes du Sud et l’horizon désertique au Sud-Ouest. La descente sur le village de Tagdicht en fin de journée au chant du muezzin m’a presque tiré les larmes. Le paysage autour de Tafraout donne vraiment l’impression d’un vaste imbroglio minéral. Les rochers de granite rose semblent empilés au hasard, comme si une main géante les avait fait rouler puis figer dans des équilibres improbables : blocs ronds posés en équilibre sur une pointe, amas de pierres sculptées par l’érosion, énormes sphéroïdes entassés en gradins. La nature, elle, s’est amusée à dessiner un véritable chapeau de Napoléon, tandis que l’artiste belge Jean Vérame a offert au paysage une œuvre monumentale de Land Art en peignant d’immenses blocs de granit de couleurs vives. Tafraout ne cherche pas à séduire. Elle accueille, simplement. Des cafés pleins, des assiettes franches, un hammam qui remet les idées en place, un marché du soir qui bat. Peu de choses. Mais tout est juste.



Je quitte lentement ses amas de granit rose pour glisser dans un décor plus austère, où la montagne se resserre et se déploie en strates ocres, pourpres et anthracite. Le point d’orgue de cette route est l’arrivée à Amtoudi. La vue qui se révèle est spectaculaire : une oasis verdoyante au fond d’une gorge, dominé par deux célèbres greniers collectifs fortifiés perchés sur des pitons rocheux. A peine arrivé, je pars à pied sur les deux pitons pour profiter de la belle lumière de fin de journée. Là encore, le muezzin se met à psalmodier, là encore je suis au bord des larmes.



Désolé, je me répète… mais cette journée qui me mène aux gorges d’Aït Mansour a quelque chose d’indécent. La route semble flotter au-dessus d’un relief tourmenté, déroulant des panoramas à perte de vue : plaines désertiques, chaînes de montagnes nues, sans concession. Après Izerbi, je file vers le nord-est. Le paysage se resserre peu à peu. Quelque chose se prépare.
Après des kilomètres de montagnes sèches, le décor bascule sans prévenir : me voilà au pied de falaises abruptes, hautes de plusieurs centaines de mètres, drapées de teintes improbables, du rose au saumon. Je roule au fond du canyon, pris dans une palmeraie dense où palmiers-dattiers et amandiers s’entremêlent. L’ombre, l’eau, le vert, presque irréel après tout ce minéral. Je m’arrête chez Abdou, connu à des kilomètres à la ronde pour son omelette berbère. Elle m’arrive fumante comme un lever de soleil sur l’Anti-Atlas, gonflée d’herbes, de tomates, d’oignons et de cette huile d’olive généreuse qui ne cherche pas à séduire, seulement à être honnête.
Le lendemain, la tentation de marcher au cœur de ces paysages de roches est trop forte. Sans indications ni sentiers balisés, je trace ma propre voie. Je m’élève à la recherche de panoramas grandioses, pour sentir physiquement la puissance géologique des lieux. Une fois en hauteur, mon regard embrasse la profonde déchirure du canyon : des parois ocre et rouge qui s’effondrent vers le vide, tandis qu’en bas l’oasis apparaît comme un ruban d’un vert minuscule, presque irréel, tranchant avec la minéralité écrasante des montagnes. C’est vertigineux et cela valait bien la descente raide dans les éboulis, au risque de s’y casser une cheville.





