À Vientiane, le colonial n’est pas un décor qui cherche l’épate ou le monumental : c’est une famille. Une lignée fatiguée, mal assortie, qui n’a jamais cherché la gloire ni le spectaculaire. Ici, pas d’empire en représentation, seulement des silhouettes qui cohabitent, se tolèrent, s’ignorent parfois. Certains se tiennent encore droit, d’autres se sont laissés aller, quelques-uns se sont refaits une jeunesse, d’autres n’attendent plus rien. Rien ne domine, rien ne s’impose : tout vit à hauteur d’homme, dans la torpeur, la poussière et la lumière lente du Mékong. À Vientiane, le colonial n’a pas conquis la ville, il y a vieilli avec elle.

Le cousin de la ville : le Palais Présidentiel
Le Palais Présidentiel (ancien Palais du Gouverneur) fait figure d’accroc dans cette modestie générale. Là, le colonial a voulu jouer au pouvoir, poser une façade d’autorité, aligner ses colonnades et rappeler qui signait les décrets. Avec son style Beaux-Arts, très classique, avec des colonnades et des balcons en fer forgé, il a un côté maison de maître un peu trop grande pour la ville. Le Palais Présidentiel, c’est le cousin trop bien habillé qu’on n’a jamais vraiment invité. Raide, costume trop neuf, posture empruntée, il parle fort quand il n’y a personne, prend la pose pour les photos de famille, mais reste à distance, un peu hors sol.

Le grand oncle digne : le Settha Palace
Le Settha Palace, c’est le grand oncle qui boîte légèrement mais refuse de s’avachir. Il a connu les fastes, les chutes, les longues éclipses, et pourtant il se tient encore droit, menton levé, moustache imaginaire bien peignée. Le luxe n’y est plus flamboyant, il est tenu, presque têtu : boiseries qui grincent doucement, ventilateurs qui tournent avec dignité, silences épais chargés de souvenirs. Il ne cherche pas à séduire, encore moins à rajeunir. Il dit simplement : j’ai tenu bon ! Et à Vientiane, c’est déjà une forme héroïque d’élégance.

La vieille tante : la petite église de Vientiane
La petite église de Vientiane a ce quelque chose de vieille tante endimanchée, immobile sur le trottoir du temps, le sac bien serré contre elle, attendant un autobus qui ne passera probablement jamais. Elle ne prêche pas, elle n’impose rien : elle patiente. Façade sage, proportions modestes, présence discrète dans une ville qui n’a jamais aimé les grands effets. On sent qu’elle a connu du monde, des départs, des dimanches pleins, puis les bancs qui se vident lentement. À Vientiane, même Dieu semble attendre calmement que le Mékong fasse le reste.

La dévergondée de la famille
La dévergondée, ce sont les anciennes villas coloniales reconverties, celles qui ont lâché la bienséance pour survivre. Une vieille maison blanche devenue bar branché, guesthouse pour digital nomads ou restaurant à la carte trop longue. Persiennes ouvertes de travers, couleurs repeintes sans vergogne, climatiseurs greffés comme des bijoux vulgaires. Elles ont connu l’administration et les fins de semaine sages, et les voilà qui servent des cocktails et de la musique lounge. Elles draguent les routards, aguichent les expatriés, blasent les riches pour leur manque de clinquant. Dans la famille coloniale de Vientiane, ce sont elles qui ont relevé la jupe. Ces villas, autrefois rigides et boutonnées jusqu’au col, ont fini par se dégrafer pour survivre.

Le père démissionnaire
Le père démissionnaire, ce sont ces pavillons oubliés, figés derrière des portes scellées et des volets tirés de fatigue. Il s’est éclipsé sans éclat, sans scène ni testament, laissant des bâtis creux, une autorité évaporée et ce malaise épais propre aux absences prolongées. Dans cette généalogie coloniale, le père, alcoolique par métaphore, démissionnaire par choix, ce sont ces architectures mangées par l’humidité, rongées par le climat et l’indifférence. Trop raides pour séduire, trop volumineux pour qu’on les embrasse, on les a laissés cuver à l’écart. Enduits cloqués, persiennes figées, prestige d’hier devenu fardeau honteux : ils auraient dû cadrer, transmettre, tenir la ligne. Ils ont choisi de se dissoudre au Lao Lao, à petit feu, laissant derrière eux des espaces vides et des murs qui se tiennent debout comme des ivrognes faisant semblant de ne pas l’être, tandis que le reste de la famille réapprenait à vivre et à commander sans eux.

Une mère qui se tient droite et porte fière
Dans la drôle de famille coloniale de Vientiane, l’école de médecine, c’est la mère. Celle qui a porté, tenu, soigné tout le monde sans jamais se regarder dans le miroir. À l’entrée, elle s’est offert un lifting : façade refaite, traits tirés, sourire neuf pour la visite officielle. Mais les ailes racontent la vérité, le corps n’a pas suivi, l’ossature fatigue encore. Son architecture, de style indochinois, symétrique et sobre, impose le respect sans jamais hausser la voix ni grimper à vingt étages. Une mère qui ne colonise pas le sol : elle l’habite, l’ancre, et continue, malgré l’usure, à faire tenir la maison.

La vieille armoire du salon : le Musée National du Laos
Enfin, le Musée National (ancien commissariat de police), dans cette famille-là, avait été la vieille armoire du salon qu’on n’ouvrait presque jamais. Il était massif, immobile, plein de choses importantes rangées dans un ordre qui n’avait plus cours. Il sentait la naphtaline, le papier jauni et le sérieux d’un autre âge. Personne ne doutait qu’il contienne la mémoire familiale, mais plus personne ne savait vraiment ce qu’il y avait dans les tiroirs du bas. On le contournait avec respect, on n’y touchait pas trop, de peur que tout s’écroule ou que la poussière parle. À Vientiane, le musée ne racontait pas l’histoire : il la conservait, fermée à clé, en attendant que quelqu’un ose l’ouvrir autrement. Les pièces ont été déplacées dans un bâtiment tout neuf et l’ancien bâtiment est en cours de rénovation. Espérons qu’on ne transforme pas cette vieille armoire en meuble Ikea : propre, léger, et parfaitement amnésique.

À Vientiane, le colonial n’a pas été effacé ni célébré, il a simplement appris à vivre avec le reste de la famille.

