La rue Hang Dao, qui trace au nord du lac Hoam Kiem jusqu’au marché Dong Xuan, c’est l’aristocrate qui a fini par faire les marchés, sans rien perdre de son arrogance. En surface, elle joue à la marchande de toc. Contrefaçons, ceintures en faux cuir, babioles en tout genre. L’éphémère qui se négocie sévère. Quand tu lèves les yeux, l’héritière mal tenue se dévoile. Brillante, avec de la poussière sous les ongles. Elle a couché avec tout le monde. Elle aime la vie, pas les hommes. De ses aventures, elle a tout pris, tout gardé, tout mélangé : les balcons, les ferronneries, les persiennes, les moulures. Tu lui parles d’ordre, elle te rit au visage. Tu lui parles de goût, elle te crache à la tronche. Et sous chaque nom qu’on lui donne, elle en cache un autre. Ce n’est pas une gueule cassée qui a fait toutes les guerres. C’est une archéologie vivante.



La chair de Hang Dao
Sous le costume mal assorti de cette aristo déglinguée, il y a le corset qui ne bouge pas : les maisons-tubes. Ce sont elles qui tiennent la carcasse, imposent le rythme, dictent le tumulte. On y entre par une fente de lumière pour ressortir trois siècles plus loin. Dignes sur la rue pour le chaland, elles jouent les acrobates dans les étages. Aucun coup de crayon mais des coups de génie improvisés pour cette architecture de la survie et de l’imaginaire. Et surtout pas de permission.
Elle porte ses bas résille filés de béton et de fils électriques avec une insolence que les grandes avenues n’auront jamais. Quand elle écarte les cuisses, jouissance. Des carreaux de ciments comme un calice. L’insolence dehors, la noblesse dessous. C’est là que Hanoi se donne.



La superbe du reste
Il y a les cadeaux laissés par ses amants arrogants de passage. Du goût, oui. Des manières, très peu. Des éclats d’Art déco, des restes néoclassiques, des balustrades, des marquises, des balcons ouvragés. Autant de bijoux accrochés sans ordre. Tout pour magnifier notre chiffonnière. Se pavanant ainsi sur un kilomètre, on pourrait l’affubler de bourgeoise bohème ayant trop dépensé aux puces. Mais chez elle, le style n’est pas un choix. C’est un reste. Cette Traviata-là ne meurt pas à la fin du spectacle. Elle le contemple depuis son balcon ouvragé avec cette morgue des vieilles dames qui ont tout vu et qui ne s’habillent plus que pour leur propre miroir. Gitane aux lèvres, elle fredonne Gainsbourg. La décadence.
On ne regarde alors plus une rue.
On regarde une attitude.




