Le banh mi, c’est ce petit fonctionnaire de la colonie qui est tombé amoureux d’une vendeuse de rue et qui n’a jamais repris le bateau.
Au départ, c’est la très chic baguette importée par les colons français, tartinée de beurre et de pâté de foie, mangée bien sagement au couteau et à la fourchette.
Un truc d’administration. Rigide. Carré. Blanc.
Quand les Français s’arrachent, le petit fonctionnaire reste à quai.
Il tombe la veste, troque ses dossiers pour un tabouret en plastique au coin d’une ruelle, et prend l’accent du pays.

La désertion réussie
Au XIXème siècle, les Français s’incrustent au Vietnam avec de grands projets de missions civilisatrices dans les sacoches, des baïonnettes au canon et, sous le bras, une baguette de pain blanc.
Bien droite. Bien rigide.
L’étalon-or de la supériorité culturelle, importé par paquebots entiers pour nourrir l’ego et l’estomac de l’occupant.
Au départ, ce pain-là ne se mélange pas.
Il reste à la table des maîtres, entre deux décrets coloniaux et trois signatures au bas d’une concession territoriale.

Sauf que l’histoire adore les déserteurs.
Et la rue vietnamienne les adoptions.
En 1954, pendant que les derniers costumes-cravate courent vers les bateaux, la baguette, elle, choisit de rester.
Elle s’installe sur un bout de trottoir.
Elle plaque le beurre, qui ne survit de toute façon pas longtemps à la chaleur du pays, tombe amoureuse des pickles, de la coriandre, du piment, du porc, et finit par parler vietnamien avec un léger accent français.


Pour achever son intégration, elle glisse même un peu de farine de riz dans sa pâte.
Plus légère. Plus croustillante. Plus adaptée au climat.
Le banh mi n’est pas un héritage colonial.
C’est une désertion réussie.
Et dans sa fuite, la baguette n’est pas partie seule.
Elle a embarqué le bœuf bourguignon avec elle et lui a trouvé de nouveaux papiers.
Exit le vin rouge, le thym et le feutré des cuisines bourgeoises. Le mijoté de château s’est fait adopter par la rue.
Le bo kho ne le sert plus à l’assiette.
On le trempe au bord du trottoir de manière canaille avec le pain qui s’est fait la belle.

Le retour du fils prodigue
Le petit fonctionnaire a fini par faire carrière.
Parti simple employé de l’administration coloniale, il est revenu en rock star. Il a fini par reprendre le large, non plus dans la cale d’un navire de guerre, mais en première classe, pour aller faire le show à New York, Sydney ou Tokyo.

Il a même poussé le culot jusqu’à débarquer à Paris, sur les grands boulevards, pour aller chahuter ses anciens collègues de bureau : le pantouflard jambon-beurre et le croque-monsieur qui transpire sous son gruyère.
Ils se croyaient indéboulonnables, les voilà ringardisés.
C’est le plus beau hold-up de l’histoire de la bouffe : le colonisé est revenu manger le colonisateur.
Et le pire, c’est que Paris en redemande.






Encore un article signature qui envoie une fois de plus un délicieux pique à l’histoire coloniale de la France.
Bien trouvé l’image du petit fonctionnaire 😉
Vous avez réussi a construire tout un article sur une seule image jusqu’au bout, avec un vrai sous-texte politique digéré par l’humour. Et ça, franchement c’est pas donné à tout le monde.
Toujours un régal a vous lire !