C’est le Bangkok qui vit en short, en savates, le marcel trempé de transpiration et le tablier de cuisine noué à la taille.
Là où le centre-ville s’enferme dans ses tours de verre, ses centres commerciaux climatisés et ses couloirs de métro aérien, Talat Phlu garde les pieds dans la boue du canal et les mains dans la farine de riz.
C’est un quartier qui ne joue pas de rôle pour les touristes.
Il vit sa vie à son propre rythme, avec le bruit du diesel des bateaux longue-queue qui crachent leur fumée noire sur Khlong Bangkok Yai et le coup de sirène du train qui vient encore couper le décor urbain.
Un Bangkok qui grince, fume, prie, marchande et regarde passer les trains.

Le train ne s’exhibe pas
Ici, la voie ferrée de la ligne Maeklong – Mahachai traverse le quartier comme un simple boulevard de village.
Le train n’est pas une attraction touristique saturée de néons comme à Hanoï.
C’est l’omnibus des travailleurs, des habitués et des étudiants qui descendent vers la province de Samut Sakhon.



La gare de Talat Phlu, ouverte en 1904 sous Rama V, est un vrai décor de cinéma populaire. Une voie unique, un quai, quelques vieux bâtiments et toute la patine du ferroviaire thaïlandais.
Ici, le train n’est pas venu chercher le décor.
Le décor s’est construit autour de lui.
Même le muezzin de la mosquée Masjid Suan Phlu a dû composer avec le train.
On imagine sans peine le muezzin jeter un œil par la fenêtre du minaret pour attendre que la motrice très laïque s’éloigne avant de lancer l’appel.
Ici le sacré et le ferroviaire ont trouvé un arrangement à l’amiable.

L’eau raconte ce que le rail masque
Réduire Talat Phlu à la seule dramaturgie du train qui frôle par endroits les bols de soupe, c’est oublier ce qui a fondé l’existence même du quartier.
Avant le rail, Talat Phlu était d’abord un port fluvial et un marché horticole né sur les rives du Khlong Bangkok Yai et du Khlong Dan.
Le nom même du quartier, le « marché au betel », renvoie à cette époque où les communautés chinoises cultivaient le piper betle le long de ces voies navigables.
Le train est arrivé dans un paysage qui avait déjà son histoire.


Mais l’eau ne transportait pas seulement des marchandises. Elle dessinait aussi le territoire spirituel. Le long des canaux se sont implantés temples et pagodes, au rythme des communautés qui vivaient de leurs rives.
À Talat Phlu, les voies d’eau ne sont donc pas un décor.
Elles sont la matrice du quartier.
Economique, urbaine, religieuse.
Le train fait le spectacle.
L’eau raconte le reste.



Trainer la semelle
Ce quartier réconcilie le flâneur avec la marche dans une ville qui lui complique sans cesse la vie.
Bangkok est une ville qui agresse le piéton.
Trottoirs encombrés, passerelles aériennes interminables, axes routiers à six voies impénétrables, flux ininterrompu de bagnoles, chaleur, bruit, pollution.
La ville force la vitesse et impose le taxi ou le métro.
À Talat Phlu, le rapport change.





Le quartier n’est miraculeusement pas devenu piéton.
Non. Il invite tout simplement à ralentir.
Ici, la marche y retrouve un but, un rythme et une récompense.
C’est une chasse aux petits trésors.
On avance au fil des ruelles, on longe les canaux, on passe devant une échoppe, une maison ancienne, une pagode, une façade qui pleure.
On bifurque.
On s’attarde.
On se perd un peu.
On boit une bière. Puis deux. Voir trois.
On observe.
On se remet en route.
Trainer la semelle redevient un acte de liberté et de lecture du territoire.
Et non un acte de survie.







