La street food à Luang Prabang, c’est cette cousine impeccablement mariée, alliance lourde et patronyme ancien, qui sait recevoir. Dans le salon classé UNESCO, boiseries cirées et souvenirs royaux sous cloche, elle sert aux invités ce qu’il faut de politesse comestible : sandwich à l’avocat, crêpe bien peignée, buffet tiède et fondue importée. Rien qui dépasse, rien qui sente trop fort. Elle sourit, elle rassure le farang, elle s’excuse presque d’exister.
Mais quand le mari a le dos tourné, là-bas, derrière le dernier temple et les façades repeintes à neuf, elle se lâche la cousine. Le chignon tombe, le sinh remonte, le corset craque d’un bouton, et même deux. Fin des « wai » et des lumières tamisées : place aux néons cruels, aux braises qui sifflent, aux marmites qui crachent. La vraie cuisine lao déboule sans demander pardon : épices larges d’épaules, herbes qui mordent, viscères assumés, fermentations qui parlent fort. Ça claque, ça sue, ça rit.



Effrontée, désinvolte, elle lâche des blagues salaces à la cantonade, elle qui, tout à l’heure encore, récitait le Ramayana en dressant la table. La cousine reprend son accent de la campagne, celui qu’elle avait appris à gommer. Elle interpelle, elle apostrophe, elle chambre le client d’un œil goguenard. Ici, on ne commande pas : on se fait rappeler à l’ordre. La louche tape le wok comme un point d’exclamation, le piment sert de ponctuation. Luang Prabang cesse d’être une carte postale et redevient une femme de caractère, indocile, généreuse, dangereusement délicieuse. Elle monte sur la table comme Bardot dans « Et Dieu… créa la femme ». Pieds nus, regard de travers, insolence sur la jarretière. Elle vous défie.






