Les dictionnaires, les encyclopédies comme les biographes ont dû s’arracher les cheveux pour tenter de cerner un homme tel qu’Alexandre Yersin. Il échappe à toutes les catégories, glisse entre les étiquettes, refuse les cadres trop étroits. Explorateur mais aussi savant, médecin, agronome, inventeur autant que solitaire, Yersin demeure inclassable. Un esprit libre, entièrement guidé par la curiosité et l’humilité, que nul tiroir disciplinaire ne peut contenir. Ce disciple de Pasteur demeure l’une de ces figures discrètes dont l’éclat ne tient ni aux honneurs ni aux récits d’exploits, mais à une vie entière guidée par une curiosité sans relâche et un profond humanisme.
Yersin : l’électron libre
Né en 1863 dans le canton de Vaud, en Suisse, le jeune Alexandre grandit sous l’aile attentive d’une mère déterminée. Ah tiens, y a du Romain Gary avant l’heure ! Élève brillant, il étudie en Suisse, en Allemagne puis en France, où son passage à l’Hôtel-Dieu de Paris bouleverse son destin. C’est là qu’il rencontre Émile Roux, qui le fait entrer à l’Institut Pasteur. À seulement vingt-six ans, il devient le premier préparateur du cours de microbiologie, au cœur du bouillonnement scientifique qui révolutionne alors la compréhension des maladies. En 1889, il prend la nationalité française, formalité administrative. Car ce qui le travaille vraiment ne se joue pas en blouse blanche, mais plus loin, là où l’Asie commence à tirer sur la laisse.
En 1890, Yersin envoie valser les certitudes et embarque pour le Vietnam, alors Indochine française, comme médecin des Messageries Maritimes. Entre Saïgon, Manille et Haiphong, il prend le pays en pleine figure : trop grand, trop sauvage pour rester un simple décor exotique. Loin des laboratoires parisiens, il ressent l’appel du terrain, de l’inconnu. En 1891, il profite d’un congé pour s’aventurer dans les hautes terres de Cochinchine et d’Annam, explorations qui complètent les travaux des grandes missions Doudart de Lagrée, Garnier et Pavie. Marchant pendant des semaines à travers forêts tropicales, villages montagnards et crêtes brumeuses, il révèle au monde occidental des régions encore vierges, tout en tissant un lien intime et durable avec le pays. Crotteux mais sublime, il refusera les mondanités de Phnom Penh après sa grande traversée des hauts plateaux.

En 1893, notre Alexandre, en compagnie de son ami le gouverneur général Paul Doumer, choisit un plateau frais et brumeux pour concrétiser un projet essentiel : l’établissement d’une station climatique. L’objectif était d’offrir un refuge aux colons français qui souffraient du climat moite des plaines. On parlait alors de « foi colonial », diagnostic flou mais commode. Disons-le autrement : l’apéritif prolongé et la bamboche à Cholon laissaient des traces.
C’est sur le Plateau de Lang Biang que Yersin établit officiellement la ville de Dalat. Cent trente années plus tard, cette initiative pionnière a laissé un héritage remarquable. La ville abrite aujourd’hui l’un des plus beaux patrimoines architecturaux coloniaux de tout le Vietnam et même d’Asie. Mais la pose mondaine, très peu pour lui. Sitôt la ville lancée, le bougre tourne le dos aux honneurs et disparaît du cocktail. Cap sur Nha Trang, alors simple village de pêcheurs, où il installe un laboratoire et se remet aux choses sérieuses. Il y élève chevaux et bovins pour ses recherches, expérimente la culture de l’hévéa et de l’arbre à quinine, et développe des sérums efficaces contre la peste bovine.
La consécration internationale
Mais c’est toutefois en 1894 qu’il inscrit définitivement son nom dans l’histoire de la médecine. Envoyé à Hong Kong, frappé par une terrible épidémie, il parvient à isoler l’agent pathogène responsable : le bacille de la peste, aujourd’hui encore nommé Yersinia pestis. La découverte, capitale, marque l’une des plus grandes avancées de la bactériologie moderne.
Fort de cette reconnaissance, il devient en 1902 le premier doyen de la faculté de médecine de Hanoï. Et un détail qui dit tout : Yersin circule en voiture, la première à rouler dans les rues de la ville. Pourtant, fidèle à sa nature modeste, il se détourne rapidement des positions prestigieuses. Il préfère vivre au milieu de la population annamite à Suoi Dau, près de Nha Trang, soignant tous ceux qui viennent à lui, sans distinction. Surnommé affectueusement Ông Năm, «monsieur cinq galons» en rapport avec ses 5 galons d’officier, il est aimé pour sa simplicité, sa générosité et son dévouement. Il représente l’archétype du savant-paysan, travaillant autant dans son laboratoire que dans son jardin, réparant lui-même ses instruments, inventant appareils et outils pour répondre aux besoins locaux. D’ailleurs, les pêcheurs de Nha Trang vouaient une grande estime à Alexandre Yersin. Son installation d’une station météorologique n’était pas qu’une simple initiative scientifique, c’était une preuve tangible de son souci pour leur sécurité et leur subsistance.


A jamais dans le coeur du peuple vietnamien
Alexandre Yersin s’éteint le 28 février 1943, dans sa maison de Nha Trang, durant l’occupation japonaise. Son cortège funéraire est suivi par une foule immense, témoignage vibrant de l’attachement que lui portent les Vietnamiens. Après l’indépendance, alors que la plupart des noms coloniaux disparaissent, les siens, aux côtés de Pasteur et de Calmette, sont conservés. Un hommage rare, sincère, rendu à un homme dont la science n’a jamais été dissociée de l’empathie et du respect. On ne compte aujourd’hui pas moins de 10 rues au nom de Yersin à travers tout le Vietnam, dont une bien évidemment à Nha Trang. Si tu voyais ce que devenu ton petit paradis, il te faudrait créer un vaccin contre cette folie immobilière et spéculatrice.

Sur les traces d’Alexandre Yersin
Pour explorer l’héritage de ce personnage hors norme, plusieurs escales sont incontournables.
Le Musée Yersin (Nha Trang) : Situé dans une élégante dépendance de l’Institut Pasteur de Nha Trang, ce musée est un trésor d’artefacts. On y découvre ses instruments de travail, ses carnets et des documents témoignant de son incessante curiosité et de ses multiples activités scientifiques et d’exploration. C’est l’endroit idéal pour saisir l’étendue de son génie.
La Maison de Hon Ba : À 60 km de Nha Trang, sur le mont Hon Ba, se dresse l’ancienne maison du docteur. Ce lieu d’une grande simplicité, qui servit de laboratoire d’altitude, conserve des objets personnels (bancs, lit, bibliothèque) et deux anciens arbres à thé qu’il planta, offrant un aperçu intime de son quotidien loin du monde.
La tombe d’Alexandre Yersin : Elle se trouve à Suoi Dau, à une vingtaine de kilomètres au sud-ouest de Nha Trang. Sa sépulture est encore aujourd’hui un lieu de pèlerinage et de vénération pour de nombreux Vietnamiens, qui lui rendent hommage en tant que bienfaiteur.
Lecture : Pour une immersion complète dans son existence mouvementée, l’excellent roman biographique Peste & Choléra de Patrick Deville est la référence littéraire qui éclaire avec brio l’itinéraire de cet infatigable Franco-Suisse devenu figure tutélaire du Vietnam.
Un regret. Qu’un lycée porte son nom à Hanoï. Fréquenté par l’élite bourgeoise de la ville tant expatriée que locale où l’on cultive l’entre-soi et l’ambition. Un lycée où on balance plus les 18/20 de moyenne que l’esprit de Yersin. Finalement, Yersin reste une anomalie, même après sa mort. Un savant suisse-français, amoureux du Vietnam, dont le nom sert de parrain à une élite qu’il aurait fuie comme la peste (sans mauvais jeu de mots).

