À Hanoï, le neuf, le moderne, c’est le « zau » en Shein trop serré, mocassins vernis qui brillent plus que ses idées, persuadé que la vitesse fait le style. L’ancien, c’est l’homme qui a traversé les modes sans jamais leur obéir : cheveux poivre et sel, tweed élimé juste ce qu’il faut, velours côtelé, souliers Bailly patinés comme une phrase bien écrite. Le premier clignote, le second s’installe.
La ville fonctionne exactement sur le même principe. Ici, les murs ne se contentent pas de porter les toits, ils portent la mémoire de la ville avec une désinvolture tragique. Cet entre-deux délicieusement décadent, mélange de chaux jaune, de mousses vert-de-gris et de cicatrices laissées par l’humidité tropicale, est une œuvre d’art que même le plus talentueux des décorateurs ne pourrait plagier. C’est le « chic de la décrépitude » où le jaune ocre s’effrite pour laisser deviner la brique rouge. C’est le luxe de l’imperfection, le refus superbe du « propre sur soi » au profit d’une âme qui a survécu à tout, sans jamais perdre son allure. Hanoï, c’est l’élégance d’une vieille aristocrate qui porterait ses rides comme des bijoux de famille.

La griffe humide et rebelle
Ici, la pluie ne se contente pas de tomber, elle est le calligraphe de la ville. Avec une patience de moine et une précision de poète, elle utilise l’humidité pour encrer les façades, transformant la chaux jaune en un parchemin vivant où s’écrit le temps long. Chaque averse dessine des coulures sombres, des ombres vert-de-gris et des délavages ocre qui sont autant de versets sur la fragilité des choses. C’est une écriture automatique faite de mousses et de salpêtre, un graffiti naturel qui donne aux murs de la capitale leur profondeur de champ et leur mélancolie souveraine. Je vous le dis en vérité, ces murs sont les seuls journaux qui valent la peine d’être lus.


La pirouette ultime de la nature
Le béton croyait avoir gagné, l’arbre n’a rien signé : il s’invite, étreint les murs, glisse ses racines comme des phrases subversives dans la syntaxe coloniale. La maison tient encore, l’arbre aussi, chacun soutenant l’autre dans une alliance illégitime mais splendide, où la nature se paie une revanche élégante et le bâti, une seconde vie. C’est Hanoï qui sourit : insolente, patiente, indocile.
On assiste alors à une scène d’une ironie savoureuse : ces colonnes de béton, érigées pour durer l’éternité et symboliser l’ordre colonial, se retrouvent ligotées, transpercées et finalement portées par des racines qui agissent comme des veines à ciel ouvert. Ce n’est plus une maison, c’est un squelette minéral qui a trouvé un nouveau souffle dans les embrassements d’un banyan. Au final, c’est un peu le colonisateur colonisé.



Un tampon urbain, presque punk
Le « KC Bê-tông », ces numéros de téléphone pour des services de « découpage et perçage de béton », tatouages de la rue, pochoirs sauvages et répétitifs, qui viennent scander les murs décrépis de la ville. C’est une forme de pop-art hanoïen que personne n’a demandé, mais qui finit par faire partie intégrante de l’esthétique de la ville. C’est l’irruption brutale du XXIe siècle, un rien canaille et terriblement efficace, sur la poésie des murs qui s’écaillent.
Un nom qui claque comme un slogan de garage clandestin : brutal, ironique, un peu crasseux. « Perçage et découpage de béton » : une véritable promesse de métamorphose pour une ville qui ne tient pas en place !
À Hanoï, le summum de cette décrépitude élégante, c’est la Vieille Dame de fer, faisant encore le grand écart au-dessus du fleuve Rouge. C’est une autre histoire, que je vais vous raconter.




Un article efficace et mené tambour battant qui m’a rappelé combien cette ville est fascinante par ses différentes textures. J’adhère !
C’est de la dentelle jetée sur un tas de ferraille ! Vas y enfoncé !!!!!