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Le Maroc, ou comment fermer sa gueule en beauté – partie 1

Quatre semaines à moto sur les routes du Maroc : un mois entier à filer entre montagnes et mirages, à avaler du bitume et de la piste, du thé brûlant et des horizons trop vastes pour un seul casque. Un vagabondage motorisé où l’on collectionne les gorges, les ksours, les rencontres fugitives… et ce léger sentiment d’être enfin exactement là où l’on devrait être, quelque part entre le vent, la poussière et une liberté délicieusement cabossée.

Pendant longtemps, j’ai snobé l’éblouissement marocain. J’avais mes fidélités haut perchées : les montagnes du Nord du Vietnam ou celles du Ladakh, ces terres qui se méritent en litres de kérosène et en décalage horaire. Le Maroc ? Trop proche. On ne se laisse pas subjuguer à deux heures de vol, pensais-je. Et puis ce voyage m’a fait ravaler mes certitudes, avec panache, s’il vous plaît. Finalement, la plus belle raison d’y aller, c’était précisément de me prouver que j’avais tort.

Des gorges du Ziz aux dunes de Merzouga

C’est en approchant Outat El Haj, situé sur les contreforts du Moyen Atlas, que mon voyage à moto a véritablement débuté. Depuis Nador où j’ai débarqué du bateau, la traversée de zones de steppes semi-arides et de hauts plateaux m’est apparue assez monotone. Les gorges du Ziz, premier éblouissement d’une longue série, taillées dans les calcaires du Haut Atlas par la force tranquille du fleuve, m’apparaissent comme une déchirure spectaculaire dans la montagne. Elles révèlent des falaises ocre et rouges qui plongent vers la rivière, constituant un passage millénaire entre le Maroc intérieur et le Tafilalet, immense oasis annonciatrice du désert. Au sortir des gorges, c’est un spectacle de contrastes saisissant. Les falaises ocres et rouges cèdent la place à une mer de palmiers dattiers d’un vert luxuriant. La route serpente au milieu de ce corridor de vie, où l’eau du Ziz est canalisée par un ingénieux système d’irrigation. Je file à travers une ribambelle de villages et de ksours en pisé, silhouettes couleur terre tellement fondues dans le décor qu’on finirait par croire qu’elles poussent là, comme des herbes folles. En cette période de Ramadan, ils sont à mon plus grand regret totalement désertés. Je fais donc l’impasse sur les pauses cigarettes « mousse mousse », petit café au lait, qui me permettent d’habitude de savourer la vie locale. Je me consolerais pendant tout mon voyage en me disant que mon petit renoncement personnel n’est sans aucune mesure avec le grand renoncement collectif du jeûne. Un sacrifice de poche comparé à un effort continental.

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Peu à peu la végétation disparaît presque totalement. La route traverse un reg monotone. L’excitation monte car, à l’horizon, une bande orange de plus en plus nette commence à apparaître. C’est l’arrivée à Merzouga, où les dunes de l’Erg Chebbi se dressent subitement comme un immense mur de sable orangé. Le soleil frappe comme un tambour. Je ne m’aventure dehors que vers 16 heures et pars à pied découvrir les champ de dunes qui prennent des teintes de feu et de pourpre alors que le soleil décline. Du haut des dunes, les ombres s’allongent à l’infini, sculptant le sable en vagues de velours doré. Même si, en contrebas, les caravanes de chameaux transportent des touristes plutôt que des ballots d’épices, le spectacle reste grandiose. Ni serpent, ni renard, ni petit Prince en vue, je rentre alors à mon auberge où mon hôte m’a promis un tajine à savourer sous les étoiles dont je devrais me souvenir longtemps !

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Les gorges du Todra

Les quelque 200 kilomètres qui me mènent aux gorges du Todra jouent la partition des contrastes : un reg minéral à perte de vue, puis, comme un caprice du désert, des oasis qui surgissent pour mieux disparaître.  A l’approche de Tinghir, le relief se cabre, annonçant déjà la proximité des montagnes. À l’entrée des gorges, c’est le cirque touristique : magasins de souvenirs, voitures et cars déversent leur flot de visiteurs venus prendre la pose au pied des immenses falaises calcaires. Heureusement, ce carnaval ne dure qu’une centaine de mètres. Au-delà, les gorges retrouvent leur sérénité et dévoilent un décor minéral d’une beauté saisissante. Une fois quittée la section la plus étroite, la vallée s’élargit à nouveau. La route grimpe vers le Haut Atlas, et le paysage devient plus alpin, plus sauvage : les parcelles cultivées se raréfient, la végétation change, et l’atmosphère prend des airs de montagne farouche.

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. Je fais une pause au village de Tamtetoucht, à l’auberge Amazigh (« homme libre » en berbère), où je rencontre Hamid, le maître des lieux. Maçon de métier, il a construit l’auberge de ses propres mains, et le résultat est remarquable : murs en pisé, décoration soignée, artisanat local, le tout dans le plus pur style berbère. Son tajine d’agneau, notre discussion sur le peuple berbère et l’évocation d’une randonnée vers des grottes de sel m’ont convaincu de revenir un jour.

J’entame l’ascension vers les hauts plateaux de l’Atlas. Le décor est austère et minéral : des paysages de montagne dénudée, parsemés de roches gris-bleu, sombres et violacées. La végétation est maigre, limitée aux arbrisseaux bas. Les villages sont rares et isolés. Je traverse des hameaux berbères construits en pierre ou en pisé, dont l’isolement témoigne de la vie traditionnelle et rude des Imazighen de haute montagne. Agoudal, 2300 mètres dans les dents. Un village posé là comme une erreur d’altitude, loin de tout, accroché au vide. J’y arrive à l’heure du muezzin, cette minute trouble où le jour hésite à mourir. L’air est sec, coupant. Ça sent la pierre froide et la fumée. Chez Bassou, ça ne traîne pas. À peine le dîner plié, le salon se remplit. Les voisins débarquent sans prévenir, comme si la nuit les appelait. Et là, ça part. Tambour qui cogne. Tambourin qui claque. Une flûte qui serpente. Le luth qui pose la colonne vertébrale. Et ces petites cymbalettes métalliques, nerveuses, presque insolentes. Pas un concert. Une répétition. Encore une. Avant le festival des fiancés d’Imilchil. Mais ça joue comme si c’était la dernière nuit.

Le lendemain, je quitte Bassou avec encore les battements dans le crâne. La route file vers les gorges du Dadès. J’en avais fait un mythe. Cette fois, pas de doute : je vais me faire secouer.

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Les gorges du Dadès

Depuis Agoudal, une belle route goudronnée s’élève vers un plateau d’altitude aride, balayé par les vents, où les bergeries en pierre sèche s’y confondent si bien avec le décor minéral qu’on les devine plus qu’on ne les voit. Plus loin, la route se transforme en piste et grimpe en lacets serrés vers les cols du Haut Atlas central, offrant une vue plongeante sur des vallons ocre et des crêtes dentelées. Dans ces hauts plateaux dénudés, la nature est facétieuse. A chaque virage, elle me donne le fou-rire en dévoilant une incroyable palette de couleurs, du gris schisteux au rouge ferrugineux jusqu’au beige calcaire, et des formes fantasques nourrissant à merveille mon imaginaire fécond.

Puis la bascule. Une descente longue et abrupte vers la vallée. Le paysage se découpe, la roche s’éclaircit, tire vers des teintes plus rougeâtres, annonçant le calcaire des gorges. À M’Semrir, la vie réapparaît : des oasis nourries par l’oued. La route s’encaisse, les falaises se resserrent. Après un thé et quelques noix chez Hassan, l’unique café ouvert à cette altitude, j’entre enfin dans la partie la plus spectaculaire : le haut des gorges du Dadès.

Les virages se font de plus en plus serrés, ces célèbres lacets qui s’enroulent contre les parois calcaires hautes de plusieurs centaines de mètres. Le paysage devient vertigineux : un gigantesque défilé minéral où la route, étroite et sinueuse, s’agrippe à la montagne. Les gorges apparaissent alors, monumentales, entaillées de falaises sculptées comme des orgues de pierre. Je roule au pas, il faut que je m’imprègne de cette nature hallucinée comme pétrifiée dans son délire pour l’éternité. C’est le spectacle de l’œuvre lente, patiente, déterminée de la puissance tectonique et des millénaires pluvieux et venteux. Un véritable travail d’orfèvre ! Les « doigts de singe », une curiosité géologique, m’indiquent la sortie. Au débouché des gorges, je me sens orphelin. Si il n’y avait pas la promesse de boire une bière à Ouarzazate, je faisais demi-tour. La « route des mille kasbahs »… Certes, le nom sonne joliment aux oreilles, mais elle me paraît bien fade en comparaison des gorges. Je m’ennuie. Rien de mieux alors que de retrouver le Dadès pour sortir de ma torpeur, au village de Sidi Flah. Là, il arrose copieusement une jolie palmeraie, bien moins courue que celle de Skoura. Le détour s’impose avant l’ultime ligne droite vers Ouarzazate.

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