la désillusion du soldat français

La bataille de la RC4, l’humiliant anéantissement

À chaque fois que j’ai parcouru les routes et les sentiers de la province de Cao Bang, j’ai été assailli de sentiments contradictoires : émerveillé par la beauté brute des paysages, capharnaüm inextricable de pitons calcaires en habit épais de forêts sombres, et en même temps saisi par l’effroi en imaginant la violence qui s’est déchaînée dans les entrailles de cette végétation accablante, piégeuse, parfaite pour l’embuscade. Cette nature tourmentée, comme sortie du chaos initial, fut le tombeau grandiose du Corps Expéditionnaire français en automne 1950. Cette cuisante défaite fut un électrochoc monumental pour une armée française sûre d’elle-même et arrogante, annonçant le désastre de Dien Bien Phu.

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Le contexte de la bataille

Depuis le début de la guerre en Indochine, en 1946, l’armée française est dépassée. C’est encore l’armée des aristocrates, humiliée en juin 1940, l’armée du beau geste, l’armée de connivences avec les grandes entreprises, et ce, même si les premiers ont pris la fâcheuse habitude de trousser les femmes des seconds. Ce vieux fond d’officiers de carrière rougeots, flasques du cou et du bide, ne connaît rien à l’Indochine. Leur mentalité saint cyrienne est inadaptée à la guerre subversive menée par le Vietminh. Cette armée française du galon est encore mentalement et matériellement enlisée dans les guerres classiques du passé, alors qu’elle fait face à un adversaire qui applique les principes de la guerre populaire maoïste, une doctrine nouvelle et extrêmement efficace dans le contexte indochinois.

En face, il y a le Vietminh. Au fil des années, il s’est aguerri, a appris de ses défaites, et a levé une armée de paysans déterminés, galvanisés par l’idée de chasser l’occupant et de conquérir son indépendance. Pour ces combattants, la guerre est totale, existentielle, portée par une farouche discipline politique et une endurance sans limites. Cette nature que les Français perçoivent comme hostile, étouffante et insaisissable, devient pour le Vietminh une alliée redoutable. C’est pour lui un territoire maîtrisé, compris, et utilisé avec une efficacité mortelle, inversant complètement l’équilibre des forces face à l’occupant.

le capharnaüm inextricable de pitons calcaires de cao bang

Courage, fuyons !

La RC4 est cette route qui part de Hai Phong, plus grand port du Tonkin, et qui remonte vers le Nord-Est, le long de la frontière chinoise, dans un enchevêtrement de calcaires. Elle permet de ravitailler les deux grosses garnisons de Lang Son et Cao Bang plus au Nord, ainsi qu’une multitude de petits postes. Les convois qui empruntent cette route sont très souvent attaqués, ce qui lui vaut le nom de « route sanglante ». Mao a pris le pouvoir en 1949 en Chine, ses troupes se sont amassées à la frontière et fournissent armes et soutien aux Vietminh.

En haut lieu ça tergiverse. Querelles de bureau et d’égo. Finalement la décision est prise d’évacuer la RC4, les deux garnisons et les postes. Le plan paraît simple sous les lambris de l’état-major : la colonne Charton doit évacuer Cao Bang alors qu’une une autre de secours, celle de Lepage, venant de That Khê doit la rejoindre à Dong Khe, un bourg de la RC4. Sur le terrain, l’opération est un désastre. Les deux colonnes ne se rejoindront jamais. Les troupes françaises sont décimées dans une série d’embuscades et de combats acharnés. Le 1er Bataillon Étranger de Parachutistes (1er BEP), fierté du Corps Expéditionnaire français, composé en majorité d’anciens Waffen SS et soldats de la Wermach, a été anéantie. Cette unité d’élite a été engagé dans des combats d’une violence inouïe, notamment pour tenter de percer le verrouillage Việtminh dans le secteur de Coc Xa (qui donnera l’expression « se faire coxer »).

les combats feront plus de 5000 victimes françaises

La victoire est écrasante, presque sublime dans ce décor surnaturel, minéral, halluciné. Le Vietminh a méticuleusement suivi les principes de l’Art de la Guerre de Sun Tzu : « l’ennemi avance, nous reculons. L’ennemi s’arrête, nous le harassons. L’ennemi est fatigué, nous l’attaquons. L’ennemi se replie, nous le poursuivons. » C’est un cataclysme pour l’armée française quand ce n’est pas la honte. Surtout d’avoir évacué la garnison de Lang Son alors qu’elle n’était pas attaqué en y abandonnant dans la précipitation héroïque une quantité phénoménal de matériel au Vietminh.

le brillant stratège vo nguyen giap

L’abattement puis le sursaut flamboyant

L’ambiance est à l’effondrement. La perte de milliers d’hommes et de tonnes de matériel, l’anéantissement d’unités d’élite comme le 1er BEP, et surtout la décision d’abandonner l’intégralité de la zone frontalière est une humiliation nationale et militaire sans précédent. L’hypothèse de la défaite est crédible pour la première fois. Le militaire est déconfit, le bourgeois apeuré. Le Vietminh aux portes du Delta, c’était voir la fin de son mode de vie et la confiscation de ses biens. Finalement, c’est Bibiche qui s’en sort le mieux. L’air de Dijon lui réussit davantage que celui de Hanoï.

Pour sortir de ce marasme tant stratégique que psychologique, le gouvernement envoya en Indochine le plus illustre de ses militaires, le plus charismatique, le plus craint : le roi Jean. Jean de Lattre de Tassigny, aristocrate sabreur, grande gueule en uniforme et sens inné de la mise en scène, débarque en décembre 1950 avec les pleins pouvoirs civils et militaires. Mission officielle : sauver le Tonkin. Mission réelle : redonner de l’allure à une armée déjà en décomposition.

général de lattre

De Lattre fera ce qu’il sait faire de mieux : imposer un style. Il galvanise, harangue, parade. En 1951, il remporte trois victoires défensives face à Giap, juste assez pour donner l’illusion d’un sursaut et stabiliser provisoirement le Delta. Cogny, bras droit tactique et le protégé de de Lattre, s’en réjouit, Cogny s’en cogne et redouble d’effort à trousser la bourgeoise alors que la guerre, elle, continue de suivre son cours, indifférente au panache. Car on ne renverse pas une dynamique historique à coups de képi et de discours martiaux. Le rideau tombe vite. Trop vite. La mort de son fils unique au combat puis la maladie mettent fin à l’épisode. De Lattre va lécher les bottes aux Américains une dernière fois avant d’aller mourir en France. L’illusion se dissipe, le décor reste. A titre posthume il est élevé à la dignité de Maréchal de France. Pendant le carnage de Dien Bien Phu, un autre aristo, Christian de La Croix de Castries se fera parachuter sa deuxième étoile avec une caisse de champagne, tombées dans les lignes ennemies. Le geste, la gueule et le galon. Le coq, roi de la basse-cour, chante très fort les pieds dans la merde !

L’histoire ne se répète pas, elle bégaie

Les erreurs fondamentales de sous-estimation et de manque d’adaptation de l’état-major n’ayant jamais été corrigées, Dien Bien Phu et toute l’Indochine tomberont en mai 1954. Déjà à l’époque, on parlait de déconnexion du terrain, déjà à l’époque de marasme gouvernemental : onze gouvernements se succédèrent entre 1946 et 1954.

On avait promis l’aventure à des jeunes provinciaux en mal d’exotisme. Ils n’y trouvèrent que le sang, les larmes, la sueur, la désillusion, et une amertume qu’ils porteront jusqu’en Algérie, où ils combattront parfois leurs anciens frères d’armes de la RC4, pris dans l’engrenage infernal de la violence coloniale et des trahisons républicaines.

Cette tragédie de la RC4 est un rappel cinglant que l’histoire ne se répète pas, elle bégaie. Aujourd’hui encore, le sacrifice est évoqué : le 22 novembre 2025, le Général Fabien Mandon, Chef d’État-Major des Armées, avertissait les maires de France qu’en raison de la menace posée par la Russie à l’horizon 2030, la Nation devait se préparer mentalement à « accepter de perdre ses enfants » engagés sous l’uniforme. En pensant à ces jeunes de la RC4, je ne peux m’empêcher de méditer la formule d’Anatole France : « On croit mourir pour la patrie, on meurt pour des industriels. »

La grande muette est aussi amnésique

A ce jour, la France n’a officiellement érigé aucun monument mémoriel sur les lieux mêmes des combats, que ce soit sur la RC4 ou à Dien Bien Phu où le seul monument rendant hommage aux soldats tombés a été érigé par un ancien légionnaire, Rolf Rodel, sur ses propres deniers et avec ses propres mains dans les années 90. La France a commémoré l’Indochine loin du lieu du crime, par pudeur, par honte, et surtout par lâcheté mémorielle.

Et ça aussi, au fond, c’est très français. Car perdre contre un égal, c’est tragique. Perdre contre ceux qu’on méprisait, c’est intolérable !

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