L’architecture néoclassique française a certes offert à Hanoï ce « quartier français » si photogénique au sud du lac Hoan Kiem, mais derrière les façades enjouées se cachait une intention autrement plus martiale. Ces palais, ces colonnades, cette monumentalité assumée n’avaient rien d’innocent : c’était la France qui, en costume de pierre, proclamait la gravité de son projet colonial et la supériorité supposée de sa civilisation. Ce que nous appelons aujourd’hui « charme colonial » relevait alors d’une stratégie d’intimidation, une esthétique du pouvoir qui ne voulait pas converser avec Hanoï mais la redessiner à son image. En somme, des uniformes de rocailles pour un État qui rêvait moins d’intégration que de soumission et de transform
Contexte historique et objectifs
Quand les Français débarquent à Hanoï à la fin du XIXème siècle, ils ne viennent pas avec leurs uniformes amidonnés faire tapisserie. Ils arrivent avec un rêve en dur, en pierre, en colonnades. Aussi, fallait-il planter du prestige à chaque coin de rue. Un peu de panache par-ci, beaucoup de prestance par-là, histoire de donner du lustre à cette noble « mission civilisatrice » qu’on brandissait comme un fier étendard. On bâtit alors des façades pour affirmer qu’on resterait longtemps, très longtemps, et qu’on entendait bien vivre sous les tropiques avec les mêmes commodités bourgeoises que sur les grands boulevards. Les fortunes se faisaient ici, certes, mais le confort devait rester parisien. Après tout, les Portugais exhibaient bien un opéra en pleine jungle brésilienne, il n’y avait donc aucune raison que le Tonkin soit privé de son propre caprice. Quitte à pactiser avec quelques amibes du cru, pourvu qu’on puisse souffrir des intestins dans la dorure, la moulure et tout ce qui brille. Car oui, nous autres Européens n’avons pas seulement un grand pif, nous avons surtout de grands projets. Alors on redessine la ville avec des colonnes enflammées d’orgueil, des frontons qui se prennent au sérieux et ce vernis des lumières qui permet toutes les audaces. Et tant qu’à jouer les civilisateurs inspirés, on sort l’attirail néoclassique : la grande Antiquité gréco-romaine en guise de caution morale pour habiller les bâtiments publics d’une autorité impeccable.

Le néoclassique : le costume du pouvoir
Pour habiter, recevoir, parader un peu, on s’offrit une ribambelle de villas façon Biarritz, cottages normands, caprices Art déco ou surcharges Belle Époque. Mais pour gouverner, éduquer, soigner, imposer, taxer et, si besoin, châtier, on rangeait les fantaisies : là, il fallait l’artillerie lourde, l’architecture stricte, le néoclassique droit comme un verdict.
Le néoclassique c’est de l’élégance mais c’est surtout beaucoup de mépris pour le contexte local. Contrairement au « style indochinois » qui apparaîtra plus tard, le néoclassique ignore totalement son environnement. C’est une architecture d’importation, il n’y a aucun effort d’adaptation au climat tropical, pas de larges vérandas ventilées ou de toits débordants par exemple. Culturellement, le néoclassique a été érigé en rasant une partie du patrimoine historique de Hanoï pour imposer une esthétique européenne, comme si le terrain était une tabula rasa. Le néoclassicisme à Hanoï n’est pas une architecture de dialogue, c’est une architecture de monologue. C’est l’allure souveraine et ce petit dédain très parisien pour tout ce qui n’est pas lui.

Auguste Henri Vildieu : le bâtisseur des institutions
On peut dire qu’Auguste Henri Vildieu a littéralement redessiné un pan de Hanoï à lui tout seul. Architecte en chef de l’Indochine à la fin du XIXème siècle, il a semé dans la ville une série d’édifices où le classicisme français se mêle déjà aux premières tentatives d’adaptation tropicale. Son oeuvre porte cette patte solide, très IIIème République, mais avec une sensibilité presque scénographique. Vildieu reste celui qui a posé les fondations du Hanoï colonial institutionnel et l’auteur des bâtiments qui, encore aujourd’hui, sont les centres névralgiques de l’État vietnamien.
Le Palais Présidentiel : C’est l’apothéose du Beaux-Arts à Hanoï, un manifeste en stuc et en suffisance, bâti pour que le Gouverneur général s’y prélasse en se pensant à mi-chemin entre Versailles et Saigon. Après 1954, Ho Chi Minh lui préféra la frugalité d’une maison sur pilotis au fond du parc, façon de rappeler que le pouvoir n’a pas toujours besoin de marbre pour se faire entendre.

Le Palais du Tonkin : Niché près du lac Hoan Kiem, cet ancien fief du Résident supérieur avance son classicisme impeccable avec une morgue tranquille. Sa marquise en fer forgé flotte comme un voile mondain au-dessus d’un portique très IIIème République. Un des joyaux néoclassiques de la ville, si l’on aime les édifices qui arrivent en costume trois-pièces dans un pays en chemise légère.

Le Tribunal de Hanoï : Bloc solennel posé sur un socle de pierre, deux avant-corps comme des épaules qui s’imposent, et au centre une colonnade qui déclame la loi avec l’assurance d’un procureur parisien. Pilastres cannelés, corniche martiale, symétries impeccables : tout y raconte la certitude absolue d’incarner l’ordre, la République et le bon goût.
François-Charles Lagisquet : l’élégance du spectacle
Bien que l’Opéra soit officiellement l’œuvre d’un trio studieux, Lagisquet en reste le chef d’orchestre, celui qui voulut offrir à Hanoï un Garnier tropical, réduite au format colonial mais gonflée d’ambition. Sauf que le terrain, marécageux et têtu, exigea 35 000 pieux de bambou pour tenir debout. Un gouffre financier qui fit exploser budgets, délais et patience publique. Les contribuables, furieux, y virent un « jouet de luxe » pour élites en gants blancs, construit au mépris des véritables besoins de la ville. Et pourtant, une fois achevé, l’édifice déploie ses colonnes ioniques, ses balustrades et son dôme comme un aristocrate sous les tropiques. A l’intérieur, marbre de Carrare et dorures roulent des mécaniques Beaux-Arts que même les Portugais auraient hésité à revendiquer. L’Opéra, ce « temple » du néoclassicisme conçu pour exclure et impressionner, deviendra par un retournement de situation spectaculaire le théâtre de la fin de l’ère coloniale en août 1945.

Charles Delpech : un peu de sobriété dans ce monde de brut
L’Institut du Radium de l’Indochine, fondé en 1923 et situé rue Quan Su, est l’un de mes édifices préférés. Peut-être par ce que je l’ai découvert récemment et tout à fait par hasard mais surtout parce qu’on peut encore s’y faufiler, contrairement à tant d’anciens mastodontes coloniaux barricadés derrière leur importance. Charles Delpech y pratique un néoclassicisme en blouse blanche : symétrie sage, lignes droites, colonnes mises au régime, rien qui ne cherche à briller pour la galerie. Ici, pas de marbre pour impressionner, juste une architecture qui s’efface devant la science et le soin, presque monacale dans son dépouillement. Marie Curie elle-même a soutenu la création de cet institut. Elle a personnellement envoyé les premiers tubes de radium à Hanoï pour permettre les traitements par curiethérapie.

L’arrogance du « Jaune de Hanoï »
Même la couleur, ce jaune ocre si célèbre aujourd’hui, était un choix politique. En France, le jaune évoquait la pierre de Caen ou de Paris. À Hanoï, c’était la couleur de l’Empereur d’Annam. En peignant tous ses bâtiments administratifs en jaune, la France prélevait le symbole impérial local pour se l’approprier, signifiant que le nouveau « Fils du Ciel » était désormais le Gouverneur Général.
La prise de conscience
A partir des années 1920, en réaction directe aux échecs du néoclassicisme strict, l’administration et les architectes réalisent que l’on ne peut pas gouverner durablement un pays en ignorant son climat et sa culture. C’est là qu’apparaît le style indochinois, une véritable architecture de compromis dont le fer de lance est Ernest Hébrard. C’est cette autre histoire, que je vais vous raconter.



Enfin un blog qui parle fort !