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Kep-sur-Mer : La Riviera au son de la funk khmère

Oubliez un instant les bas-reliefs d’Angkor Vat. Le vrai monument national des années 60, il ne se visitait pas, il s’écoutait. C’était la funk. Dans l’histoire incroyable du Cambodge, il existe un intervalle de temps, une parenthèse de soie et de vinyle, véritablement à part, que les nostalgiques appellent l’« Âge d’Or ». Entre la fin du protectorat français en 1953 et l’ombre portée des Khmers rouges en 1975, le royaume a connu une effervescence culturelle sans précédent. Au cœur de cette métamorphose se trouvait Kep-sur-Mer : une Riviera tropicale où l’architecture moderniste, le dandysme princier et les rythmes électriques d’une funk hybride ont créé un art de vivre unique au monde. Avant que l’histoire ne coupe le son.

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Le théâtre du modernisme tropical

Qui l’eût cru, en flânant à Kep, que cette station balnéaire aujourd’hui désuète et légèrement fanée fut, dans les années 1960, la vitrine la plus audacieuse de la modernité khmère ? Sous l’impulsion du Prince Norodom Sihanouk, lui-même cinéaste, musicien et esthète, la ville se peuple en effet à l’époque de centaines de villas expérimentales. Ici, le béton ne se voulait pas froid ; il était « Nouvelle Architecture Khmère ». Influencés par Le Corbusier mais adaptés au climat tropical, des architectes comme Vann Molyvann ont érigé des demeures suspendues, aux toits papillon et aux façades percées de claustras, défiant les lois de la gravité au-dessus du golfe de Thaïlande.

Dans ces écrins de géométrie pure, l’élite de Phnom Penh venait oublier la chaleur de la capitale. On y croisait des diplomates, des artistes et une jeunesse dorée, tous drapés dans une élégance décontractée, entre shorts de lin et robes trapèze, préfigurant un dandysme tropical qui n’avait rien à envier à celui de la Côte d’Azur ou de Palm Springs. C’était le décor idéal du projet culturel du Sangkum : montrer un Cambodge élégant, contemporain, décomplexé, affranchi du regard colonial.

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La bande-son d’un royaume électrique

Mais Kep n’aurait été qu’un décor de cinéma sans sa bande-son. À cette époque, la radio cambodgienne capte les ondes venues des bases américaines du Sud-Vietnam voisin. Le rock ’n’ roll, le surf rock et bientôt la funk, le psychédélisme et même le yé-yé français s’immiscent dans les oreilles des musiciens locaux. S’opère alors une fusion miraculeuse : le mariage des instruments électriques, guitares fuzz ou orgues Hammond, avec les gammes mélancoliques et les chants traditionnels khmers. C’est la naissance de la funk-rock cambodgienne.

Sinn Sisamouth, le « king », crooner absolu à la voix de velours, adapte les ballades occidentales tout en composant des hymnes rock irrésistibles. Ros Serey Sothea, la « Voix d’Or », apporte une énergie yéyé et une puissance vocale qui résonne encore aujourd’hui sur les platines des collectionneurs du monde entier. Pan Ron, plus rebelle et provocante, insuffle un rythme funk aux déhanchés « go-go » dans les clubs de la station.

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À Kep, lors des soirées au Yacht Club ou dans les jardins des villas privées, l’insouciance est totale. On danse le twist, l’agogo et le ramvong électrique au son de guitares saturées, tandis que le Prince Sihanouk organise des festivals de jazz improvisés, faisant de Kep le centre de gravité de la branchitude asiatique. Kep incarnait un Cambodge sûr de lui, élégant, résolument dans le tempo du monde. Ah ! j’ai le chic décidément pour ne pas être né à la bonne époque. Je me console en me disant que être né trop tard pour la fête donne parfois un regard plus juste que d’y avoir dansé.

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Une parenthèse brillante, brutalement refermée

Cette fête permanente, ce « swinging Phnom Penh » déporté en bord de mer, s’achève brutalement en avril 1975. L’arrivée des Khmers rouges au pouvoir ne signifie pas seulement la fin d’un régime politique, mais la tentative d’effacement total d’une culture. La musique est déclarée « impérialiste », les instruments sont brisés, et les artistes sont les premiers ciblés par la purge. Sinn Sisamouth, Ros Serey Sothea et Pan Ron disparaissent, emportant avec eux les secrets de leurs mélodies. À Kep, les villas sont évacuées, pillées, puis laissées à l’abandon. Les Khmers rouges, puis la jungle, reprennent leurs droits.

Kep cultive l’art de la disparition

Aujourd’hui, Kep offre un visage fascinant, celui d’une « élégante décrépitude ». En parcourant les routes côtières, on aperçoit encore ces squelettes de béton, ces villas modernistes éventrées dont les escaliers ne mènent plus nulle part autrefois glorieuses dont les murs portent encore les traces de tirs.

Pourtant, la funk ne s’est jamais tout à fait éteinte. Grâce à des passionnés et des groupes contemporains qui ont déterré des vinyles miraculeusement sauvés de la terre, le son de Kep renaît. Des voyageurs avertis viennent y chercher ce parfum de nostalgie, une atmosphère unique où le luxe discret des hôtels de charme actuels dialogue avec les fantômes d’un passé radieux.

Kep, antithèse de Sihanoukville, reste cette terre de langueur où, si l’on tend l’oreille au coucher du soleil, on croit encore entendre le grésillement d’un vieux 45 tours et le rire d’une jeunesse qui pensait que la musique ne s’arrêterait jamais.

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