Je me suis sincèrement délecté de parcourir les récits des frasques de cette figure extravagante, mêlant exploits réels et fabulations grandioses, qui témoigne d’une époque où l’éloignement géographique et le manque de supervision permettaient aux destins les plus fous, et souvent les plus ambigus, de s’écrire. Si le cinéma avait eu un peu plus d’idées et d’originalité, il aurait trouvé là matière à faire un film d’aventure romanesque et picaresque, et Belmondo aurait nul doute camper à merveille ce « magnifique des tropiques ». David de Meyréna aurait pu aussi bien inspirer Francis Ford Coppola, en lieu et place du Kurtz de Joseph Conrad.
La liberté d’inventer sa propre légende
L’Indochine en a connu des aventuriers de toutes sortes mais de cette trempe là, c’est assez rare. Ils étaient plus attirés par le mirage de la fortune rapide que de se tailler un royaume en pleine jungle, au coeur du domaine des Génies. Mayréna cherchait une couronne, là où les autres cherchaient un compte en banque bien rempli, histoire de passer sa retraite en France, dans sa province natale, à siroter de l’anisette tout en dégoisant ses aventures indochinoises à des péquenots ébahis.
On ne sait jamais très bien où s’arrête la vérité et où commence la fable lorsqu’on évoque David de Mayréna. Et c’est peut-être là tout son talent. Né à Toulon en 1842, dans une famille convenable destinée à une vie sans remous, cette anomalie spectaculaire choisit très tôt de tourner le dos à l’ordinaire. Échoué à l’École navale, enrôlé chez les Spahis en Cochinchine, il traverse l’Indochine comme d’autres traversent un rêve fiévreux : en provocateur élégant, en duelliste bravache et en homme toujours poursuivi par quelque dette, quelque scandale ou quelques maris cocus courroucés.

Les archives, teigneuses, parlent d’escroqueries, de banqueroutes, d’expulsions et de promesses mirifiques. La légende, elle, préfère raconter qu’il voyageait avec une cotte de mailles sous l’uniforme, persuadé qu’elle arrêterait les flèches empoisonnées, et qu’il avait ce regard incandescent des joueurs prêts à tout perdre. Peut-être était-il les deux à la fois. Aventurier flamboyant et charlatan visionnaire. C’est la version que j’aime.
La création absurde mais grandiose à la fois
L’apogée de son roman se joue en 1888, dans les hauts plateaux encore vierges de l’Annam. Là, Mayréna s’insinue auprès des peuples Bahnar, Rengao et Sédang, tribus farouches et redoutables que ni les royaumes asiatiques ni la France n’avaient vraiment su soumettre. En une équipée qui tient plus du théâtre que de la diplomatie, il réunit les chefs locaux. Et, miracle, illusion ou audace pure, ils le proclament Roi des Sédangs, sous le nom de Marie Premier.
Un royaume naît : un drapeau flotte, un hymne résonne, une constitution s’écrit. Il fonde un ordre chevaleresque, crée des décorations, des timbres-postes et, suprême audace, fait battre sa propre monnaie. À Paris, on ricane : « roi d’opérette ! » En Indochine, les administrateurs grincent des dents. Tout cela relève de la farce grandiose et de la bouffonnerie la plus sérieuse. Il a mené son projet avec un sérieux imperturbable face à l’incrédulité générale. Mais dans les villages des montagnes, l’histoire prend racine : on dit qu’il marchait comme un homme invincible, aimé des dieux. Faut dire qu’il en imposait le gaillard du haut de son mètre quatre-vingt-deux.


Roi d’un jour, légende pour toujours
Hélas, les royaumes bâtis sur le panache ont l’espérance de vie des bulles de savon. La France refuse de reconnaître son trône. Mayréna cherche soutien en Europe, promet minerais fabuleux et dividendes vertigineux, vend titres de noblesse et fragments de rêve. Chassé, traqué, il tente même de proposer son royaume aux Allemands pour narguer Paris. Les frontières du possible deviennent les marges du ridicule.
Sa chute est aussi rapide que son ascension. Exilé sur l’île de Tioman, en Malaisie, le roi boulevardier meurt en novembre 1890, seul, ruiné, abandonné. La version officielle parle d’une crise cardiaque. Les chroniqueurs murmurent le poison, la morsure de serpent, voire le suicide romantique. Le roman ne pouvait pas se clore autrement que dans le mystère.


Il ne reste rien du royaume des Sédangs, si ce n’est quelques timbres qui affolent les philatélistes, quelques drapeaux effilochés, et l’ombre d’un homme qui voulut être roi. Et pourtant, son nom survit, porté par les conteurs, les explorateurs de bibliothèques et les amateurs de destinées impossibles.
Mayréna représente le dernier sursaut des aventuriers du XIXème siècle, ceux qui croyaient encore pouvoir se tailler un empire personnel dans les terres inhospitalières. Sa fin n’a fait que cimenter son statut de figure mythique, celle qui a poussé l’audace à son paroxysme. Il est, en un sens, le roi des imposteurs sublimes. David a été une tempête et je l’ai pris en plein gueule.

